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“Sacco fait ressortir avec justesse que de tels épisodes font partie des véritables pierres angulaires de l’histoire… tout comme d’innombrables tragédies à travers les âges qui ont à peine eu droit à un statut de note de bas de page dans les grands mouvements de l’histoire – malgré… qu’elles portent souvent en elles la semence de la peine et de la colère qui forgent les événements actuels”

Le livre  captivant et incontournable de Joe Sacco sur deux massacres depuis longtemps oubliés, subis par les Palestiniens à Gaza, ressort comme un des rares ouvrages contemporains sur le conflit  israélo-palestinien qui restera dans les mémoires bien après l’époque où il aura été publié.

Le format unique ainsi que le style de la narration de cette bande dessinée lui vaudront d’être lue par des générations à venir. Sa capacité à mettre son art au service du récit combinée à un reportage d’enquête de la plus haute qualité fait de Sacco le seul reporter-bédéiste.

Dans ce cas-ci, son sujet se rapporte à deux massacres survenus il y a plus d’un demi-siècle, qui ont attiré peu d’attention sur la scène internationale, et qui furent oubliés en dehors du cercle immédiat des victimes. La tuerie a eu lieu pendant la crise du Canal de Suez, en 1956, lorsque l’armée israélienne a envahi la bande de Gaza occupée en grande partie par des réfugiés palestiniens. Selon les chiffres fournis par les Nations Unies, le 3 novembre, 275 Palestiniens ont été tués dans la ville de Khan Younis à l’extrémité sud de la bande, et le 12 novembre, 111 ont trouvé la mort lors d’une opération menée par les troupes israéliennes à Rafah, située à quelques kilomètres de la frontière égyptienne. Israël affirme que les Palestiniens ont été tués alors qu’ils offraient une résistance armée, alors que ces derniers affirment que toute résistance avait déjà cessé.

Sacco fait ressortir avec justesse que de tels épisodes font partie des véritables pierres angulaires de l’histoire. Dans ce cas-ci, la transmission des événements a mis du temps à filtrer et elle était de plus noyée par les derniers développements de la crise du Canal. Sacco, qui a bâti sa réputation de reporter-bédéiste avec « Palestine » et « Safe Area Gorazde », les a sortis de l’ombre parce que « tout comme d’innombrables tragédies à travers les âges qui ont à peine eu droit à un statut de note de bas de page dans les grands mouvements de l’histoire – malgré… qu’elles portent souvent en elles la semence de la peine et de la colère qui forgent les événements actuels.  »

Les gouvernements, tout comme les médias, oublient que les atrocités restent gravées dans les mémoires de ceux qui ont été touchés de près. Sacco rapporte les propos de Abed El-Aziz El-Rantisi, un dirigeant du Hamas (tué plus tard par un missile israélien), qui était âgé de neuf ans en 1956 et vivait à Khan Younis alors que ce dernier raconte la façon dont son oncle a été tué : « Sa mort a laissé dans mon cœur une blessure qui ne guérira jamais. Je vous raconte cette histoire et j’ai envie de pleurer… Ils ont semé la haine dans nos cœurs. »

Le caractère très vivant et le rythme des dessins de Sacco, combinés à une narration intelligente et bien informée contribuent à très bien rendre l’histoire. En fait, il est difficile d’imaginer comment une autre forme de journalisme pourrait susciter autant l’intérêt. Plusieurs reporters, soit de la presse écrite ou de la télévision savent que les racines de la crise actuelle se cachent dans des événements obscurs non diffusés. Ils savent également que les rédacteurs en chef sont davantage intéressés par la nouveauté et qu’ils rejetteront probablement cette incursion dans l’histoire en la qualifiant  de complaisance journalistique susceptible d’ennuyer le public et de l’embrouiller.

En fait, « Gaza 1956, en Marge de lHistoire» prend sa source dans des éditoriaux subjectifs par rapport à l’histoire. Au printemps de 2001, Sacco et Chris Hedges (un ancien correspondant à l’étranger pour le New York Times), publiaient un reportage dans le Harper’s Magazine sur les Palestiniens de Khan Younis pendant les premiers mois de la deuxième intifada palestinienne. Ils étaient d’avis que la tuerie de 1956 aidait à expliquer la violence qui survenait presque 50 ans plus tard. Peut-être est-il facile de prévoir, cependant, que les paragraphes sur l’ancien massacre ont été coupés. Les rédacteurs américains n’étaient pas les seuls à penser que leur retour sur le passé ratait la cible. Lorsque Sacco est retourné à Gaza en 2002 et 2003 à la recherche de survivants et de témoins, alors que les forces israéliennes occupaient toujours la région, les jeunes Palestiniens ne comprenaient pas son intérêt pour les événements passés alors que le présent connaissait plus que son lot de violence.

La recherche incessante par Sacco de témoins palestiniens et israéliens, ainsi que sa quête de documentation de source israélienne et onusienne, ont de quoi impressionner. Il décrit la vie de ceux qui lui viennent en aide, notamment celle de son guide Abed, et il illustre deux épisodes de la vie à Gaza avec ses villes surpeuplées, celle du début des années 50 et celle d’aujourd’hui.

L’atmosphère était alors imprégnée de haine. Peu de leaders israéliens démontraient de l’empathie envers la tragédie des Palestiniens. En fait, au début de l’année 1956, Moshe Dayan, le chef d’état-major israélien, a prononcé lors des funérailles d’un commandant israélien tué à la frontière de Gaza, un discours qui est resté célèbre. Discours dans lequel il se demandait « pourquoi les Palestiniens nous haïssent-ils tant? » Répondant lui-même à sa question, il continua « Voilà huit années que depuis le camp de Gaza dans lequel ils sont réfugiés, ils nous observent de leurs propres yeux en train de faire notre demeure sur les terres habitées jadis par leurs ancêtres. Il ajouta que les Israéliens se devraient d’être « prêts et armés, tenaces et endurcis. »

Ces paroles ont pris tout leur sens lorsque six mois plus tard les troupes israéliennes ont marché sur Gaza. La tuerie de Khan Younis a été exécutée de façon plutôt directe, selon des témoins et quelques survivants. Les hommes de la ville ont reçu l’ordre de s’aligner sur la grand place; ont les a alors descendus. Leurs corps formaient une ligne continue. Ceux qui étaient restés dans leur maison y ont été tués aussi.

L’épisode de Rafah était plus complexe et elle a duré toute une journée. On demandait aux gens de se rendre à l’école de façon à déterminer s’ils étaient des soldats ou des membres d’une guérilla. Ici, les survivants ont été beaucoup plus nombreux qu’à Khan Younis; ils ont rapporté comment certains étaient descendus en chemin vers l’école et d’autres battus à morts à coups de bâton par les soldats au moment où ils pénétraient dans la cour. L’armée israélienne a ordonné à deux officiers de mener une enquête sur « l’incident de Rafah », tel que nommé dans un communiqué top-secret. (Ce même communiqué faisait état de 40 à 60 personnes tuées et 20 autres blessées.) Un recherchiste travaillant pour Sacco n’a trouvé aucun rapport dans les archives de l’armée.

Bien des choses ont changé à Gaza depuis les recherches menées par Sacco. En 2005, Israël a démantelé unilatéralement des colonies juives et retiré sa force militaire tout en maintenant un contrôle étroit des frontières. En 2007, le Hamas a pris le contrôle de Gaza et en 2008-2009, cette bande a essuyé des attaques dévastatrices de la part d’Israël. Dans cet ahurissant déluge d’événements, l’enquête de Sacco sur ces tueries vieilles de 50 ans est le guide le plus sûr permettant de saisir la haine qui fait s’affronter Israéliens et Palestiniens.

Patrick Cockburn, correspondant à l’étranger et commentateur sur l’Iraq pour The Independent, est l’auteur de The occupation : War, Resistance and Daily Life in Iraq (Verso, 2006); il se rend régulièrement en Iraq depuis la fin des années 1970. Il a été l’un des rares journalistes à rester à Bagdad pendant la première Guerre du Golf.

Traduit de l`anglais par Suzanne Touchette


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