27 février-”L’hommage de Tariq Ramadan à l’endroit de Muhammad Asad” par Aisha Hussain Rasheed
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“Muhammad Asad a eu recours à la pensée critique et à l’analyse afin de libérer les textes originaux des ajouts provenant des traditions et des coutumes, et de les libérer de la colonisation aux mains des puissances occidentales dominantes”
Voici un aperçu de la conférence livrée par Tariq Ramadan en Malaisie, en mémoire du grand écrivain musulman et penseur du renouveau, le regretté Muhammad Asad.
L’événement était organisé par Islamic Book Trust et par Islamic Renaissance Front, dans le but de commémorer la contribution de Muhammad Asad à la pensée islamique moderne. Le tout a débuté par une introduction de Tan Sri Muhammad Kamal Hassan, ancien recteur de l’Université islamique internationale de Malaisie. D’après Kamal Hassan, la plus importante contribution du regretté Muhammad Asad au mouvement de renouveau et de réforme islamique a été de présenter ce qu’il appelait « la vision islamique du monde ». C’est-à-dire, la perspective de l’islam sur l’existence humaine.
Il a souligné que c’était une des idées qu’il avait rapportées de sa rencontre avec Mohamed Iqbal lors d’un voyage au Pakistan et que Syed Abul Ala Maududi et Syed Qutub ont par la suite élaborées. Kamal Hassan a illustré son propos à l’aide de citations de divers écrits de Muhammad Asad dont, The Road to Mecca (La route de la Mecque), Islam at the Crossroads (L’islam à la croisée des chemins) et The Message of the Quran (Le message du Coran).
Dans une de ces citations qui provenaient de L’islam à la croisée des chemins, Muhammad Asad met en garde les musulmans contre la tentation de suivre aveuglément les idées occidentales. Il souligne également l’imbrication du monde physique et du monde spirituel, ce qu’il considérait être au cœur de la vision islamique du monde.
La vision islamique du monde
Kamal Hassan a également lu des extraits de La route de la Mecque, un livre qui présente la vision islamique du monde du point de vue de Léopold Weiss, c’est-à-dire Muhammad Asad avant sa venue à l’islam. Il a lu un extrait en particulier qui, pour moi, fait ressortir la capacité qu’avait Muhammad Asad de faire la distinction entre les musulmans et leur comportement vis-à-vis de l’islam « … le déclin des musulmans n’était dû à aucune faille de l’islam, mais plutôt à leur incapacité à lui être fidèle. »
Kamal Hassan a ensuite parlé d’un autre ouvrage du regretté Muhammad Asad, Le message du Coran, une traduction du sens du Coran accompagnée de brefs commentaires; il a ajouté que, pour lui, ce livre complétait très bien les commentaires du Coran de Abdullah Yusuf Ali.
J’ai trouvé cette conférence très utile : Kamal Hassan a servi au public un guide du débutant à l’intention de ceux qui liront les ouvrages de Muhammad Asad. Ça m’a permis de me faire une idée sur ce que je dois m’attendre en lisant Muhammad Asad. J’ai déjà lu La route de la Mecque et L’islam à la croisée des chemins, mais dans l’éventualité où je les relirais, je pourrais davantage comprendre ses opinions et davantage m’identifier à sa pensée.
La deuxième conférence était donnée par Tariq Ramadan, un penseur réformiste musulman qui a eu le privilège de rencontrer le regretté Muhammad Asad et d’apprendre de lui.
Anti sémitisme
Pendant sa conférence, Tariq Ramadan a souligné l’attitude de plusieurs musulmans envers les discussions libres et ouvertes, et les débats. C’est un des défis qu’a dû relever Muhammad Asad de son vivant. Lorsque les musulmans partageaient ses vues, ils le louangeaient; lorsqu’ils divergeaient, ils disaient « N’oubliez pas qu’après tout il était juif. Méfiez-vous! ». Le professeur Ramadan a insisté sur le fait que l’attitude qui consiste à attaquer le passé d’une personne lorsqu’on ne partage pas ses vues n’est pas encouragée en islam. Tariq Ramadan déplore le fait que des gens disent, lorsqu’ils ne sont pas d’accord avec Mohammad Asad « N’oubliez pas qu’il était juif ».
Il juge tout à fait inacceptable de déterrer le passé de quelqu’un lorsque survient un désaccord avec lui, ajoutant qu’il n’est pas rare de voir des musulmans le faire. « Lorsque vous êtes à court d’arguments, vous jetez le discrédit sur la personne. L’anti sémitisme est non islamique », a-t-il déclaré. « Nous devons reconnaître la souffrance qu’ont endurée les juifs, le sionisme par contre c’est différent; c’est un projet colonialiste que nous devons dénoncer au même titre que tous les autres colonialismes, y compris ceux pratiqués par les Arabes. Tariq Ramadan insiste sur la stricte opposition de Muhammad Asad au sionisme et sur son attachement simultané à son identité et à ses racines juives. Il souligne également l’importance du rôle de la carrière journalistique de Muhammad Asad, avant son entrée à l’islam, qui a permis de faire découvrir les pratiques profondément déviantes des musulmans alors qu’il voyageait dans des pays musulmans, tels la Palestine, la Syrie, l’Iraq et plusieurs autres. Il a alors découvert que les musulmans étaient très éloignés du sens réel de l’islam.
Libérer les textes islamiques
Tout en étant d’accord avec l’affirmation de Kamal Hassan sur la plus importante contribution de Muhammad Asad : la vision islamique du monde, le professeur Ramadan a cependant ajouté que cette idée avait déjà germé avant même l’époque d’Iqbal, dans les écrits de Jamal Al-Din Al-Afghani. Tariq Ramadan croit que Muhammad Asad a élaboré sa vision islamique du monde à partir de deux éléments : le retour aux textes originaux et une redéfinition de la terminologie présente dans le discours islamique.
Le professeur a élaboré sur le recours de Muhammad Asad à la pensée critique et à l’analyse afin de libérer les textes islamiques originaux, le Coran et la Sunna, des ajouts provenant des traditions et des coutumes. Il l’a fait de façon à libérer la pensée islamique de la colonisation par des puissances occidentales dominantes, mais aussi de la colonisation par les traditions et les coutumes des musulmans même. Reconnaissant l’importance d’une connaissance suffisante de la langue arabe dans la poursuite de cette démarche, il en est venu à maîtriser cette langue à un degré que peu d’arabophones peuvent le faire, même aujourd’hui.
Restructurer le discours islamique
Il a ensuite donné un bref aperçu de la façon dont Muhammad Asad a restructuré le discours islamique. Il a démontré comment lui-même en suivant le courant de pensée de ce dernier en est arrivé à traduire « islam » différemment de « soumission » comme il était traditionnellement traduit. Il dit l’avoir fait parce qu’en Occident, soumission sous-entend absence de raisonnement et de logique; ce qui est en totale contradiction avec le véritable sens de l’islam. Ramadan a plutôt traduit islam par « entrer dans la paix de Dieu ».
Le professeur Ramadan a poursuivi en parlant de la vision de Muhammad Asad sur les relations entre l’Occident et l’islam. À partir d’un angle psychanalytique, Muhammad Asad déclarait que la relation que l’Occident entretenait avec l’islam était tributaire d’un traumatisme subi quelque part au cours de son histoire. Bien que Ramadan soit d’accord avec l’analogie du traumatisme subi par l’Occident à la suite de la colonisation, il ajoute que cette analogie s’applique aussi aux sociétés musulmanes.
Se souvenant avec tendresse des dernières années de Muhammad Asad, Tariq Ramadan a souligné l’importance pour une personne de faire, en fin de vie, le bilan de ses contributions. Et c’est ce qu’il a fait en se questionnant sur ses démarches.
En conclusion, Tariq Ramadan a insisté sur la principale contribution du regretté Muhammad Asad, c’est-à-dire une méthodologie visant à raviver et à réformer le discours islamique. Aux musulmans, il a rappelé qu’ils ne sont pas obligés d’être d’accord avec ses conclusions pourvu qu’ils reconnaissent sa contribution.
Période de questions
Un jeune Syrien vivant en Malaisie : « Quelle est la véritable signification de Ummah? »
Tout en mettant l’auditoire en garde contre une compréhension romantique de ce concept, Ramadan a expliqué qu’il ne s’agit pas d’une communauté physique, mais d’un concept spirituel fondé sur un principe. Ce qui lie les musulmans, c’est Allah. L’engagement que chaque musulman doit prendre envers la Ummah doit être celui qui consiste à aider son frère musulman oppresseur en l’empêchant d’oppresser, comme nous l’a enseigné le Prophète. Le professeur a ajouté qu’aujourd’hui on donne à Ummah le sens de « unifiés contre ». Selon lui, on devrait plutôt « s’unir pour », pour les principes qui fondent la Ummah.
Une jeune fille malaisienne : « Comment les jeunes musulmans peuvent-ils se libérer du mode de pensée tribal et traditionnel pour en arriver à une forme de pensée scientifique et logique? »
Tariq Ramadan a répondu que cette distinction entre la connaissance logique et traditionnelle a constitué le défi qu’a dû relever le mouvement islamique de réforme. Il a affirmé qu’en islam il n’y a pas de science laïque; toute science est intrinsèquement islamique et la connaissance conduit à l’éthique. Par exemple, la raison est un véhicule qui peut mener à des fins éthiques. Et Muhammad Asad croyait fermement que l’un des plus beaux cadeaux que l’islam pourrait apporter à l’Occident serait une perspective éthique des découvertes matérielles de ses scientifiques.
Le professeur a fait remarquer qu’un texte coranique offre différents niveaux de compréhension et que la compréhension spirituelle découlant de la récitation du Coran est accessible à tous. Les histoires qu’on y lit deviennent un miroir dans lequel nous pouvons nous refléter. Par contre, il nous a mis en garde contre ce qu’il appelle une démocratisation : la perte d’ahkam (de règles) contenues dans le texte coranique et dans la tradition prophétique.
J’ai moi-même eu la chance de poser une question aux invités, question qui touchait, je crois, tous mes amis et collègues en ce sens que nous sommes tous sur le point de passer du stade d’apprenants au stade de contributeurs. Au moment de quitter nos salles de classe et d’intégrer la communauté, nous nous sentons écartelés entre deux extrêmes : la tradition conservatrice et le modernisme laïc. Et j’ai demandé : « Comment et où pourrons-nous trouver l’équilibre qui consisterait à contribuer à l’épanouissement de nos sociétés tout en restant attachés à nos traditions islamiques? »
Cette question a été reformulée par une autre personne de l’auditoire, notre distingué Arif Zakaullah de l’Université islamique internationale de Malaisie : « Comment est-il possible d’enraciner une vision islamique du monde dans l’esprit de nos jeunes? »
Kamal Hassan a répondu à cette question en rappelant que le Coran et la Sunnah mettent l’accent sur le concept de « wasatiyya » ou modération. Il a ajouté que ce concept devrait faire partie du système d’éducation.
Tun Dr. Mahatir Mohamed, l’ancien premier ministre de la Malaisie, assistait à l’événement et il a contribué à la discussion en mettant en garde l’auditoire contre un rejet des sciences soi-disant laïques, ce qui aurait comme conséquence d’affaiblir la Ummah.
La conférence de Tariq Ramadan m’a particulièrement éclairée en tant qu’étudiante en Études islamiques et personne intéressée par la vie et l’œuvre de Muhammad Asad.
Aisha Hussain Rasheed est une personne qui souhaite que les choses changent et qui croit que ce changement passe par l’éducation et la sensibilisation.
Traduit de l’anglais par Suzanne Touchette, Edité par Safia Lasfar
23 février-Se souvenir d’Aasiya Zubair et faire face à la violence familiale par Wajahat Ali
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« La communauté musulmane américaine a refusé, à la suite du meurtre d’Aasiya, de jouer la victime et de tenter de montrer patte blanche dans les médias; et c’est tout à son honneur. Ses membres ont plutôt, en bloc, condamné ce crime. Ils ont reconnu que la violence familiale, bien que gardée secrète, était une réalité qu’on tentait de dissimuler à cause de la honte, et ils ont décidé de faire maison nette. »
L’an dernier, la tragique décapitation d’Aasiya Zubair a secoué une communauté musulmane américaine apathique qui a finalement reconnu le fléau de la violence familiale en son sein et qui a décidé d’y faire face par l’action.
Le 12 février 2009, Aasiya Zubair, une musulmane américaine d’origine pakistanaise, étudiante en administration et cofondatrice de Bridges TV, a été assassinée par Muhammad Hassan, le mari dont elle était séparée, à la suite d’une demande de divorce et de l’obtention d’une interdiction de communiquer à son endroit. Les deux précédentes épouses de Muhammad Hassan l’avaient quitté à cause de violence familiale et Asma Firfirey, la sœur de la défunte, a fait savoir qu’Aasiya avait déjà subi des blessures pour lesquelles elle a dû se faire traiter contre un montant de 3 000 $. Muhammad Hassan, malheureusement considéré comme un soi-disant leader de la communauté en dépit de sa réputation d’agresseur – triste constat d’échec à l’endroit du leadership de la communauté – est formellement accusé du meurtre. Fait étonnant, il a récemment invoqué pour sa défense l’argument du « conjoint battu » et celui du harcèlement psychologique, prétendant que c’est lui qui était victime d’abus verbal et d’humiliation de la part de sa femme.
L’argument de M. Hassan contredit les statistiques qui montrent la triste réalité de la violence familiale aux États-Unis. Chaque année, environ 1,3 million d’Américaines sont physiquement agressées par leur partenaire et 25 % connaîtront des épisodes de violence familiale au cours de leur vie. Contrairement à certains reportages fallacieux et à des stéréotypes alimentés par l’ignorance et une attitude réactionnaire dans la foulée du meurtre d’Aasiya, il ne faut pas croire que la violence faite aux femmes soit innée ou exclusive aux hommes musulmans, sud-asiatiques ou immigrants. Malheureusement, le phénomène est endémique partout sur la planète et il n’épargne les femmes d’aucune race.
La communauté musulmane américaine a refusé, à la suite du meurtre d’Aasiya, de jouer la victime et de tenter de montrer patte blanche dans les médias; et c’est tout à son honneur. Ses membres ont plutôt, en bloc, condamné ce crime. Ils ont reconnu que la violence familiale, bien que gardée secrète, était une réalité qu’on tentait de dissimuler à cause de la honte, et ils ont décidé de faire maison nette.
Deux jours après le meurtre, un mouvement de la base s’est mis en marche grâce à des sites comme Facebook : un « engagement à mettre fin à la violence familiale ». On a également assisté à un effort concerté des imams du pays : Les imams se prononcent : la violence familiale ne sera pas tolérée dans nos communautés. Effort qui visait à amener les imams et les leaders religieux à dénoncer dans leurs sermons du vendredi, de façon claire, la violence faite aux femmes dans les communautés musulmanes. L’appel a été entendu et suivi d’actions. Le cheik Hamza Yusuf, l’un des leaders musulmans américains des plus populaires et des plus influents, a pris à témoin le Coran, la sharia et l’exemple de la vie du Prophète pour condamner un tel comportement et pour démontrer qu’il est interdit par l’islam. De plus, il a réprimandé les agresseurs qui tentent obstinément de justifier leurs actes en se basant sur une compréhension erronée de leur religion.
Au même moment, un effort unifié, multiculturel et mondial visant à combattre la violence familiale a donné naissance à un groupe sur Facebook : En mémoire d’Aasiya Zubair, un engagement à mettre fin à la violence familiale.
Tout de suite après la tragédie, quelques musulmans américains ont lancé le site Web Les hommes musulmans contre la violence familiale, sur lequel ils se sont tous engagés à « ne jamais agresser, ni supporter, ni garder le silence sur des abus de nature physique, psychologique ou émotionnelle qui touchent des femmes ou des enfants, musulmans ou non ». En commémoration de l’anniversaire de la mort d’Aasiya, ils ont demandé aux visiteurs de leur site de faire pression auprès des imams afin qu’ils abordent dans leur sermon du vendredi 12 février le sujet de la violence familiale.
Cette tragédie a également permis de mettre en lumière les ressources et le travail remarquable des organismes et des refuges consacrés aux victimes de violence familiale dont, malheureusement, les mosquées et les centres communautaires musulmans ne tiraient pas suffisamment avantage du vivant d’Aasiya.
Par exemple, Peaceful Families Project, qui existe depuis l’an 2000, a collaboré l’an dernier avec la Ligue des femmes musulmanes afin de mettre sur pied un répertoire en ligne des « programmes contre la violence familiale dans les communautés musulmanes ». Ces personnes sont aussi à mettre sur pied une campagne vidéo intitulée : Prenez position contre la violence familiale. Sur ces vidéos, vous pourrez être témoin de l’engagement de musulmans partout dans le monde.
International Wear a Purple Hijab Day, une initiative à l’échelle mondiale, demande aux femmes musulmanes de porter un foulard mauve le 13 février, en mémoire d’Aasiya, et de serrer les rangs de la communauté pour dénoncer la violence familiale.
Dar al Islam, une organisation à but non lucratif du Nouveau-Mexique, a lancé le projet : Project Sakina : Stop Family Violence Now, afin de sensibiliser les communautés musulmanes et les amener à poser des gestes concrets pour contrer cette réalité.
De plus, plusieurs refuges, des organisations à but non lucratif et des centres communautaires musulmans présenteront cette fin de semaine des conférences et des tables rondes à la mémoire d’Aasiya. Plus particulièrement, la Domestic Harmony Foundation, ainsi que Turning Point for Women and Families uniront leurs voix pour tenter de défaire les préjugés concernant le traitement réservé aux femmes par l’islam ainsi que pour condamner la violence familiale et le meurtre d’Aasiya.
Bien que la route soit encore longue et ardue, il est doux-amer, mais aussi encourageant de penser que l’anniversaire de la mort d’Aasiya a inspiré plusieurs musulmans américains qui étaient auparavant, ou bien apathiques ou bien ignorants, et les a rapprochés de leur tradition et de leur foi pour mettre fin à la violence familiale en mémoire d’Aasiya.
Wajahat Ali est un musulman américain d’origine pakistanaise. Il est avocat et écrivain. Son œuvre, The Domestic Crusaders, est la première pièce d’importance sur la vie des musulmans dans une Amérique d’après septembre 2001. Il est corédacteur de Altmuslim.com. Voici son blogue.
Cet article est paru dans l’édition du 12 février du Guardian et reproduit ici avec la permission de l’auteur.
Traduit par Suzanne Touchette






