MPO

 « Si vous voulez absolument avoir l’air « cool » en traversant le stationnement de la mosquée le soir, apportez au moins un drap et couvrez-vous en lorsque vient le temps de prier »

 

bowing_our_hearts_in_prayerL’autre soir je m’apprêtais en compagnie de ma famille à faire le Taraweeh, la prière en soirée à la mosquée pendant le ramadan.

Une fois à l’intérieur j’ai traversé l’habituelle multitude de chaussures éparpillées autour des étagères. Un jour, si Dieu le veut, on y arrivera, les chaussures seront sur les tablettes et bien alignées; j’en suis convaincu!

Aller à la mosquée est souvent un moment porteur de paix. Je suis entré, j’ai fait mes sunnas et, mes garçons à mes côtés, je méditais.

Dans la rangée en avant de moi se tenaient deux frères que je ne connaissais pas. L’un d’eux a tout de suite attiré mon attention par les couleurs voyantes qu’il portait. Je me suis dit « eh bien, je ne risque pas de me perdre dans le noir ». Toute situation présente un côté positif.

Mais c’est avec surprise que je me suis retrouvé légèrement distrait dans cette paisible nuit de ramadan. Quand le frère d’en avant a commencé à prier, on pouvait voir sa chemise et sa camisole monter et laisser voir… enfin, si vous connaissez le stéréotype du plombier penché sous l’évier… vous comprenez ce que je veux dire.

 Alors, je suis là, mes deux garçons à mes côtés, et en avant de moi, un frère qui prie en laissant voir une partie de son corps qui devrait être couverte. Je pourrais faire comme si de rien n’était. Mais je me dis que sa prière ne sera pas acceptée. Je ne peux pas le laisser prier comme ça toute la soirée. Je dois trouver une solution.

Essayer de trouver la façon d’agir avec le plus de tact possible n’était pas facile. Mais je me suis dit qu’Allah ne nous impose pas un test que nous ne sommes pas en mesure de surmonter. Je me suis dit que j’étais capable. La prière d’isha s’est terminée et j’attendais. En avant de lui, l’autre frère aux couleurs voyantes à la mode était  en train de prier. Au moment de sa prosternation, sa chemise a monté et ses caleçons sont apparus… bravo!

 Je ne m’en prends pas seulement au style ridicule du caleçon qui dépasse un peu du pantalon et qui donne l’air « cool », OU au fait qu’on ne peut se payer une ceinture OU que les pantalons sont trop grands.

Alors, que faire… vous, que feriez-vous? Vite, une solution…

Eh bien, au moins le frère au caleçon était couvert… pas que ça me réjouissait de voir ses caleçons… mais qu’importe, je pouvais fermer les yeux. Mais je me disais que sa prière ne serait peut-être pas acceptée à cause de sa tenue incorrecte. Je devais faire quelque chose.

 Alors que nous étions assis à attendre, j’essayais sans cesse de me pencher ou  de m’allonger un peu de façon à attirer son regard lorsqu’il regardait autour de lui. Je me sentais un peu comme Mr. Bean chaque fois qu’il se retournait. Je me penchais en avant sans trop en avoir l’air; je ne voulais pas le rendre mal à l’aise. Vraiment, qui se rend à la mosquée en se disant « je vais choisir le style plombier aujourd’hui »? Toutes mes excuses à tous mes amis les plombiers.

 Tout en me penchant en avant, je commençais à faire des signes avec mes yeux et avec ma bouche en espérant qu’il n’imagine pas que je souffre d’un handicap quelconque. Malgré tout, je n’arrivais absolument pas à attirer son attention.

Puis, j’ai été distrait par la conversation d’adolescents assis près de nous… ils venaient de mentionner le mot fente (crack), et je me doutais bien qu’ils ne parlaient pas de la récente saisie de drogue à Toronto.

Toujours assis, nous avons entendu un frère faire quelques annonces à l’intention de la congrégation; dans l’une d’elle, il suppliait les gens de traverser la rue seulement aux feux de circulation… « Votre sort nous tient à cœur ainsi que votre sécurité »… (c’est gentil, ais-je pensé), puis il a terminé en ajoutant « Si vous traversez n’importe où et que vous êtes renversés par une voiture, la mosquée n’en prendra pas la responsabilité ». D’accord, j’aurais eu des choses à dire là-dessus, mais je devais dire à ce frère de se couvrir avant qu’il ne soit trop tard; le Taraweeh allait commencer.

Les mouvements des yeux, les mouvements de la bouche, toutes sortes de gestes… rien ne marchait.

Finalement, c’était le temps de la prière; nous nous sommes levés et je reprenais frénétiquement mes gestes de la tête et mes mouvements des yeux. J’ai tout fait, sauf montrer du doigt son pantalon en disant « Hé! Relève ça ». Miraculeusement, comme les rangées se formaient, il y avait un espace juste à côté de lui. Alors j’ai fait ce que toute bonne personne aurait fait. J’ai sauté dans l’espace libre et, alors qu’on se mettait en ordre (vous savez… faire des rangées droites et donner aux aînés le temps pour leur concert d’éructations), je lui ai chuchoté vitement « Mon frère, tu veux peut-être baisser ta chemise. »  

–        Pourquoi?

–        Umm, on voit ton dos et…

–        Qu’est-ce que tu veux dire?

–        Je veux dire que… eh bien…on voit trop.

–        Hein?

–        Rentre ta chemise.

Il m’a regardé comme si j’étais plus que juste un peu dérangé. Et après tout ça, il n’a pas semblé ennuyé; ça, ou bien il ne comprenait pas l’anglais.

Eh bien, au moins j’ai prié à côté de lui pendant le reste de la soirée et mes yeux n’ont pas été agressés.

Je pense qu’il a compris parce qu’à chaque fois qu’il se penchait je pouvais le sentir tirer sur sa chemise; j’étais juste à ses côtés.

Alors, vous vous demandez pourquoi je vous raconte cette histoire? Il y a une raison.

Message d’intérêt public destiné aux frères : Lorsque vous vous rendez à la prière, souvenez-vous que vous êtes dans un endroit public et s’il-vous-plait, pour l’amour de tout le monde, portez des vêtements qui vous couvrent décemment (awrah).   

 Si vous voulez absolument avoir l’air « cool » en traversant le stationnement de la mosquée le soir, apportez au moins un drap et couvrez-vous en lorsque vient le temps de prier. Ainsi vous aurez vos deux minutes où vous vous sentirez « cool » et les autres ne se feront pas crucifier en essayant de vous dire de vous couvrir.

 

“Le chemin vers l’amour est le pardon”

 

Le pardon est un pilier essentiel à  toute personnalité saine, heureuse et entière, et pourtant, la plupart des gens ne connaissent même pas la signification du mot pardon. Ça signifie littéralement « se défaire de ». C’est un geste que l’on pose à notre endroit et non envers quelqu’un d’autre. Un individu ne peut pardonner à un autre individu. C’est à lui de le faire.

Il est bien entendu très difficile de se débarrasser d’une émotion longtemps nourrie et profondément incrustée, telle la peur, la colère, la vengeance, etc. Habituellement, l’émotion est enchevêtrée et prise au piège dans mille et une justifications, excuses, dénis, habitudes, dépendances, etc.

Le chemin vers l’amour est le pardon. Le pardon dissout les ressentiments et les jalousies et tous les mauvais sentiments. La réticence à se défaire de la peur paralyse les gens, elle les empêche de goûter le moment présent et de vivre pleinement. En apprenant à toujours pardonner, nous nous percevons, ainsi que les autres, comme irréprochables. Le pardon est un outil très puissant dans notre lutte pour transcender le jeu « du blâme et de la honte ».  

Le pardon est le dissolvant dont nous avons besoin pour peaufiner notre « être en devenir », pour commencer à le libérer de sa souffrance et pour laisser briller la partie la plus vulnérable de notre être. Des thérapies de relaxation du corps et de l’esprit, notamment des séances d’hypnose, sont un excellent moyen d’en arriver avec succès à « se défaire de ». Plusieurs des souvenirs qui renforcent le comportement dysfonctionnel, lequel paralyse un individu au plan émotionnel, ne peuvent être évacués sans une intervention bien orchestrée qui inclut une attention ciblée, de la concentration et un état de relaxation profonde. Par exemple, plusieurs personnes ayant été hypnotisées ont dit avoir senti leur corps bouger lorsqu’elles ont été libérées d’un souvenir ou d’un complexe particulièrement pénible. 

Alice Miller, auteur du livre Banished Knowledge, nous sert une mise en garde. Elle croit que dans notre enfance notre émotivité est intacte et que sous l’influence de nos parents, de l’école, des enseignants religieux, etc., nous en venons à ne plus savoir qui nous sommes. C’est alors notre responsabilité de remettre les morceaux en place. Elle nous demande de prendre conscience du pardon « pré maturé » et nous invite à nous en méfier. Elle est d’avis que nous risquons de nous faire un mal irréversible en « se défaisant de » de certains aspects de nous-mêmes avant que le temps soit propice et que nous soyons prêts au plan des sentiments. Par exemple, un client qui a été victime d’inceste dans son enfance et qui désire ardemment avoir un parent repentant va peut-être tenter de plaire à ce parent, de l’excuser, plutôt que d’exprimer clairement sa colère et son dégoût.  

Un des plus étonnamment puissants concepts que j’ai découvert alors que je travaillais à responsabiliser certains clients, est l’existence d’un endroit dans le psyché, ou d’un moment dans la conscience où le pardon, le choix et la colère se rencontrent! C’est une découverte fantastique. Lorsqu’un client décide de regarder sa colère en face, il peut beaucoup plus facilement « se défaire de » ses vieux « comportements de destruction de soi» et être en mesure de commencer et de forger de nouveaux comportements d’amour de soi. Ce concept s’applique à plusieurs émotions autres que la colère; cependant, il est particulièrement puissant dans ce cas. Une autre émotion qui s’avère très difficile à « se défaire de », c’est le sentiment de culpabilité. La plupart des gens ignorent même la signification du mot. Ils la ressentent toutefois très bien! La culpabilité, c’est de l’auto-flagellation que nous nous imposons pour ne pas avoir su ou fait dans le passé la chose que nous sentons aujourd’hui que nous aurions dû avoir su ou fait à ce moment-là. Comme c’est absurde… nous n’étions pas conscients alors de ce que nous ne savions pas ou de ce que nous faisions. Nous devons nous disculper de ce verdict de culpabilité que nous nous sommes imposé au sujet de ce que nous percevons comme des fautes dans notre passé. Il est également important de ne pas développer à nouveau ce sentiment de culpabilité dans notre quotidien.  

Voici une technique de psychologie inspirée du bouddhisme qui peut nous aider à éviter de développer de la culpabilité. Ça s’appelle « marcher sur le fil du rasoir ». C’est-à-dire rester constamment présent et pleinement conscient. Être et faire exactement ce que nous souhaitons à chaque instant. Dans cet état, il n’y a aucune place pour la culpabilité. Il n’y a rien à « se défaire de ». Tout est bien. En maintenant l’équilibre à chaque instant, nous ne tombons ni d’un côté ni de l’autre du fil du rasoir.   

Une technique très efficace pour « se défaire de » de la colère est d’écrire une lettre à la personne qui, d’après vous, vous a mis en colère, et de l’envoyer à votre adresse. Lorsque la lettre vous arrive une semaine plus tard environ, prétendez qu’elle vous est réellement adressée. Vous aurez probablement l’impression qu’une partie de vous-mêmes est en dialogue avec une autre partie de vous-mêmes. 

Les couples peuvent pratiquer ensemble ces techniques pour « se défaire de », ils peuvent également le faire avec un psychothérapeute ou hypno thérapeute. Le pardon est contagieux. Lorsqu’une personne en rencontre une autre qui pardonne, cela l’encourage à pardonner elle aussi. Plus nous partageons nos émotions et plus nous bénéficions de celles des autres. Afin d’avoir un ami, il faut d’abord être un ami. 

Richard Haney, Ph.D. (psychologie), est un expert en résolution de conflit. Son expérience, il l’a acquise dans sa propre vie. Il a vu son père battre sa mère. Il a vu ses voisins se battre violemment à l’intérieur de gangs. Il a vu son pays s’enflammer au moment de la guerre froide, et lui-même s’est enfui quand il a été appelé à combattre; refusant la conscription américaine, il a déménagé au Canada à la fin des années 60.

 Il ne faut donc pas s’étonner que Richard, un homme sociable et d’une grande spiritualité, gagne sa vie en résolvant des conflits au niveau le plus élémentaire en tant que médiateur en relations interpersonnelles, docteur du divorce (lorsque nécessaire) et sauveur de mariages (le plus souvent possible).

Traduit par Suzanne Touchette

Siteweb de Richard Haney

“Ces campagnes ne sont que des prétextes destinés à attaquer un « intellectuel musulman visible » et ainsi de gagner des voix sur la peur et le rejet de l’islam.”

MicStand2.jpg image by ryanmediocre2Une nouvelle polémique a commencé aux Pays-Bas. Au mois de mai-juin, on m’accusait de « double discours », d’homophobie et de propos inacceptables à l’égard des femmes. Après vérification, la municipalité de Rotterdam a précisé que ces accusations étaient infondées. Aujourd’hui on affirme que je serais lié au régime iranien et que je soutiendrais la répression qui a suivi les dernières élections. N’est-il pas étonnant que cette dernière accusation ne soit apparue qu’aux Pays-Bas ? Tout se passe comme si j’étais utilisé (avec l’islam) pour régler des comptes politiques dans la course aux voix alors que les élections approchent. L’ombre de Geerd Wilders n’est pas loin, lui qui gagne des voix en comparant le Coran au « Mein Kampf » de Hitler. Je suis devenu l’épouvantail et le prétexte au défoulement de passions politiques pas très saines : au fond, cette polémique dit davantage sur l’évolution inquiétante des Pays-Bas que sur ma personne.

Les attaques sur mon engagement ont été très violentes et il faut répondre clairement aux accusations. Quand j’ai accepté d’animer une émission en avril 2008, j’avais pris trois mois de réflexion en discutant avec des amis iraniens ainsi qu’avec des spécialistes. J’ai moi-même suivi de près l’évolution du pays et les tensions internes. Je fus l’un des premiers penseurs musulmans, en Occident, à prendre position contre la fatwa à l’encontre de Salman Rushdie. Depuis vingt cinq ans, tout en relevant que comparativement aux pays arabes, l’Iran avait avancé en matière du droit des femmes et de l’ouverture démocratique, j’ai critiqué le manque de liberté d’expression en Iran, l’imposition du foulard, ou plus récemment la conférence sur l’holocauste de 2006 (qui entretenait une dangereuse confusion entre la critique de la politique israélienne et l’antisémitisme). J’ai bien sûr condamné la répression et les tirs sur les manifestants à la suite des élections.

J’ai toujours gardé cette ligne critique, et constructive. Je passe du temps à étudier la vraie nature des dynamiques internes et je ne me laisse pas influencer par les campagnes de propagande, ni de l’intérieur du système iranien, ni celle d’Israël (qui affirme, pour s’innocenter de façon inacceptable, que l’Iran serait le principal obstacle à la paix), ni celle des Etats-Unis ou de pays européens qui défendent des intérêts stratégiques. Les rapports entre les forces religieuses et politiques sont très complexes en Iran. Une vision binaire, qui opposerait deux camps – les conservateurs fondamentalistes aux réformateurs démocrates – témoigne d’une profonde ignorance des réalités du pays. En sus, les évolutions vers la transparence démocratique ne se feront pas par les pressions occidentales : le processus sera interne, long et douloureux. En acceptant d’animer un show télévisé autour de débats sur l’islam et la vie contemporaine, j’ai fait le choix du débat critique. On ne m’a jamais rien imposé et j’ai pu inviter des athées, des rabbins, des prêtres, des femmes, voilées ou non, pour débattre de sujets tels que la liberté, la raison, le dialogue interreligieux, le sunnisme et le chiisme, la violence, le jihad, l’amour, l’art, etc. Qu’on regarde donc ces émissions et que l’on me dise si on y trouve une seule seconde de soutien au régime iranien. Le programme est une opportunité d’ouverture sur le monde et je le mène dans le respect de tous mes interlocuteurs. En ces temps de crise en Iran, je veux prendre une décision sereine et juste : je dois considérer les faits et déterminer la meilleure stratégie pour accompagner le processus interne vers la transparence et le respect des droits humains. La polémique et les débats passionnés comme aux Pays Bas aujourd’hui ne sont pas de bons conseils et je veux y voir clair avant de me déterminer.

Quand j’ai accepté l’offre de PressTV Ltd à Londres (je n’ai eu aucun contact avec des autorités iraniennes mais avec des producteurs de télévision qui offraient un service à la chaine), je l’ai fait en étant clair sur mes conditions quant aux choix des sujets et à mon indépendance dans le cadre d’une émission traitant de religion, de philosophie et de questions contemporaines. J’ai tout rendu public et mes émissions sont aussi sur mon site depuis le début. J’ai fait le choix d’accompagner l’évolution des mentalités sans jamais avoir à soutenir le régime ni à me compromettre. C’est un choix que beaucoup d’amis iraniens ont non seulement compris mais encouragé. Je ne fais pas ce travail pour l’argent et une autre chaine de télévision d’informations internationales m’a proposé jusqu’au triple des honoraires. J’ai refusé au nom de mes principes. Si je le voulais, en changeant de discours politique et religieux, je pourrais aujourd’hui amasser des fortunes : tous ceux qui suivent mon travail le savent. Mais flatter les rois, les princes, les régimes et les fortunes n’est pas ma philosophie de vie. Mes prises de position m’ont amené à payer le prix fort et je n’ai jamais cédé : je ne peux me rendre en Egypte, en Arabie Saoudite, en Tunisie, en Lybie, en Syrie car j’ai critiqué ces régimes qui étaient anti-démocratiques et ne respectaient pas les droits de l’homme. Les Etats-Unis ont révoqué mon visa à cause de mes virulentes critiques contre les guerres en Afghanistan et en Irak et le soutien unilatéral à Israël. Ce dernier pays m’a fait savoir que je n’y serai jamais le bienvenu. Un conseiller de l’ambassade de Chine m’avait murmuré un rien menaçant, il y a vingt ans, que mon engagement auprès des Tibétains ne passerait pas inaperçu auprès les autorités de son pays.

J’ai toujours assumé mes choix, je n’ai jamais soutenu une dictature ou une injustice dans les sociétés majoritairement musulmanes comme dans toute autre société. Quant à ceux qui me reprochent « le principe » de présenter un programme de télévision dans une chaine iranienne, je réponds que travailler pour une chaine de télévision n’impose pas de soutenir un régime. Si l’acte politique était si simple, il faudrait d’urgence que mes détracteurs, si férus d’éthique en politique, demandent au gouvernement néerlandais de mettre immédiatement un terme aux relations politiques et économiques avec l’Iran, l’Arabie Saoudite, l’Egypte, Israël ou la Chine. Curieusement, je n’entends pas ces voix. Comme je ne les ai pas entendues quand la municipalité de Rotterdam m’a lavé des fausses accusations de « double discours » ou « d ‘homophobie » ou encore quand la Cours fédérale américaine a inversé en ma faveur le jugement du tribunal de première instance concernant la révocation de mon visa. Pourquoi ce silence ? Pourquoi ces accusations à géométrie variable ? Parce que ces campagnes ne sont que des prétextes destinés à attaquer un « intellectuel musulman visible » et ainsi de gagner des voix sur la peur et le rejet de l’islam. Tous les moyens sont bons pour gagner des électeurs, même les moins dignes, même les moins honnêtes. Je respecte les principes, mais je ne plierai pas devant la propagande malsaine. Non pas seulement pour mon honneur mais également pour celui de notre humanité et de notre avenir.

“Le fondateur de l’organisme Présence musulmane, Abdourahman Kahin… on pense pareil: quand on enlève toutes les étiquettes, on se rend compte qu’on est semblables.”

 

Ginette Gratton a l’habitude des entrevues. Longtemps porte-parole d’organisations francophones, elle n’a pas la langue dans sa poche. À la tête de l’émission Pour tout l’amour du monde à l’antenne de TV Rogers depuis trois ans, la volubile Franco-Ontarienne y rencontre, tous les jours, des citoyens qui sortent de l’ordinaire et les interroge sur ce qui les passionne. LeDroit s’est livré au même exercice.

Vous avez commencé votre carrière comme enseignante, avant de bifurquer vers les relations publiques et la télévision. Qu’est-ce qui dicte votre plan de carrière?

J’ai la bougeotte! À la fin des années 1960, une femme avait trois choix: être enseignante, infirmière ou secrétaire. J’avais comme modèle ma tante Gisèle Lalonde, une enseignante qui faisait plein d’autres choses. Ma mère, elle, voulait être journaliste. Je suis parvenue à joindre les deux. La vie fait bien les choses!

Quand j’ai accompli ce que j’ai à faire dans un milieu, je migre vers un autre projet.

Ici, ce qui me passionne de mon émission, ce sont les gens que je rencontre. J’espère avoir un impact sur la vie des gens. Nos invités démontrent chaque jour une remarquable capacité à surmonter la souffrance, à être heureux.

En plus d’une carrière à la télé, j’anime plusieurs événements et galas. Prendre part à des activités comme le lancement du Festival canadien des tulipes, auquel j’ai participé [mercredi], ça m’allume. Même si on peut leur reprocher la façon dont ils ont traité les francophones il y a quelques semaines. C’est important de célébrer.

À quel moment avez-vous pris conscience de votre identité francophone?

Vanier dans les années 1950, 1960, c’était comme vivre au Québec. Tout se faisait en français. On ne connaissait pas grand-chose de l’extérieur. Il y avait une famille anglophone protestante sur notre rue, mais on ne leur parlait pas. On se disait: «Pauvres eux-autres, ils vont aller en enfer!» (rires)

Tout a changé l’été de mes 14 ans. Mon frère Michel et moi avions obtenu un emploi au ministère de l’Éducation, à Ottawa. Je vous assure, ce fut un choc culturel total! Je ne comprenais pas ce que mes collègues disaient, même si j’avais vécu en Ontario toute ma vie. Je n’arrivais pas à concevoir que notre pays soit si anglophone. C’est là que j’ai réalisé que j’étais francophone.

Ce constat, est-ce ce qui vous a poussé à vous impliquer dans votre communauté?

Je n’ai jamais été une militante franco-ontarienne, comme ma tante Gisèle l’a été avec S.O.S. Montfort.

Je trouve important d’être enracinée dans ma communauté, pour mieux la transformer.

La francophonie d’Ottawa d’aujourd’hui est beaucoup plus passionnante que ce que j’ai connu, plus jeune.

Maintenant, la francophonie, c’est un défi. C’est un choix. Mais avec l’immigration, la culture francophone est beaucoup plus vibrante.

On rencontre plein de gens.

Quel est l’invité qui vous a le plus marqué?

Il y en a tellement, notamment le fondateur de l’organisme Présence musulmane, Abdourahman Kahin. On pense pareil: quand on enlève toutes les étiquettes, on se rend compte qu’on est semblables. Il y a aussi le prêtre congolais Jean-Paul Muké et Georges Sioui, premier autochtone à recevoir un doctorat en histoire au Canada. Ces hommes nous rappellent qu’en bout de la ligne, les religions ont souvent le même message.

La spiritualité occupe une grande place dans votre vie.

Oh oui! Marie, c’est ma chum! Je lui parle constamment. L’important dans la vie, c’est trouver le bonheur ultime, peu importe les difficultés que l’on rencontre. Je suis catholique, mais je m’intéresse à tout, comme la méditation bouddhiste. Tout ce qui peut élever l’esprit me fascine.

Qu’est-ce qui vous fait vibrer? Vous inspire?

M’asseoir avec des gens issus de toutes les cultures, discuter avec eux et apprendre. Ce sont les rencontres qui me font vibrer. J’aime les gens qui font ce qu’ils aiment, envers et contre tous. Ça pousse à aller plus loin.

Vous pouvez voir l’émission Pour tout l’amour du monde, animée par Ginette Gratton, du dimanche au vendredi, à 16h00, sur les ondes de TV Rogers.

 

Source

Il y a quatorze ans. Il allait être admis à l’hôpital… pour un mois, avant de quitter ce monde, le 4 août 1995.

Ne pas oublier… et continuer sa route.

J’ai l’intime souvenir de sa présence, de ses mots, de ses silences. De longs silences parfois, noyés dans la mémoire, les pensées, et l’amertume… bien souvent. Il avait l’œil vif, le regard pénétrant et profond qui tantôt portaient sa chaleur, sa douceur, ses larmes ; tantôt armaient sa détermination, son engagement et ses colères. Que de fois il me fut difficile de croiser l’expression de ses yeux grands ouverts, puissants, suggestifs, interpellateurs qui accompagnaient ses mots jusqu’à mon cœur, qu’ils éveillaient, troublaient ou ébranlaient. Tous ceux qui l’ont rencontré ont été emportés par ce trouble, ce tremblement intérieur : il avait appris l’essentiel, il appelait à l’essentiel, sans détour. Avec cœur, toujours ; et tellement d’intelligence. Il craignait tant de faire mal, de blesser, d’écorcher : sa gentillesse provoquait ses hésitations, et parfois ses maladresses.

A ses côtés, très tôt, j’ai appris combien le monde se nourrit de mensonges, de rumeurs et de médisances. Les hommes, quand ils perdent la morale, trouvent la jungle, et deviennent des loups. Ils furent nombreux autour de lui de cette espèce : ceux qui l’ont combattu et sali par intérêt politique, ceux qui l’ont oublié par intérêt professionnel, ceux qui l’ont trahi par intérêt financier. On a tant dit, tant écrit, tant menti : qui l’avait rencontré qu’il n’avait vu, qui lui avait parlé qu’il n’entendit jamais, qui était dans le secret des complots qu’il n’avait pas même rêvé… En ma mémoire résonnent les mots d’un de ses frères de route : “Il aurait pu être millionnaire, non pas en flattant les rois, mais en acceptant simplement de se taire et de faire silence sur ce qui est : il a refusé, il a dit et redit la vérité, devant Dieu, sans crainte de tout perdre”. Et cette histoire, mille fois répétée par mon frère aîné Aymen, et qui lui fit verser tant de larmes : il avait quinze ans quand il l’entendit dire, lors d’un voyage qui les mit en présence de princes fortunés : “L’argent que vous voulez me donner se dépose sur la paume de ma main ; quant à moi, par ordre de Dieu, je ne travaille que pour ce qui se dépose et pénètre dans les cœurs”… mon frère avait quinze ans quand il le vit, malgré toutes ses difficultés matérielles, refuser des montants exorbitants au nom de sa foi en Dieu, de son exigence de vérité et de son amour pour la justice. Aymen n’a jamais oublié la leçon ; elle l’a façonné, il l’a transmise.

Il avait tout appris d’un homme, qui lui avait tant donné, tant offert et qui, très tôt, l’avait formé et protégé. A son sujet, il était intarissable : Hassan al-Banna, par son total dévouement à Dieu et à ses enseignements, avait mis la lumière en son cœur et tracé le chemin de son engagement. A tous ceux qui le critiquaient, qui parlaient sans l’avoir même rencontré, ou entendu, ou seulement lu, il rappelait combien, à ses côtés, il avait appris la spiritualité, l’amour, la fraternité et l’humilité. Des heures durant, il faisait naître de sa mémoire les événements et les instants qui l’avaient marqués alors qu’il était comme son fils et qu’on l’appelait respectueusement, dans toute l’Egypte, “le petit Hassan al-Banna” ou le « petit Guide ». La foi profonde de son maître, sa dévotion, son intelligence, sa science, son ouverture d’esprit, sa bonté et sa douceur étaient les qualités qui émanaient de façon permanente de ses descriptions. Souvent, il parlait de sa détermination dans son engagement de tous les instants contre le colonialisme, contre l’injustice, pour l’islam : cette détermination n’a jamais été une caution à la violence qu’il refusait, comme il refusait l’idée dune “révolution islamique”. La seule exception concernait la Palestine : le message d’ al-Banna était clair ; la résistance armée s’impose face aux desseins des terroristes de l’ Irgoun ou de l’ensemble des colons sionistes. Il avait appris de Hassan al-Banna, comme il le dit un jour, “à poser le front à terre” : le vrai sens de la prière donnant force, dans l’humilité, au sens d’une vie entière. Il avait appris encore l’amour en Dieu, la patience, l’importance du travail en profondeur, l’éducation et la solidarité. Il avait appris enfin à tout donner : après l’assassinat de son maître, en 1949, il retint la leçon et sacrifia tout pour faire entendre le message libérateur de l’islam. L’histoire est écrite par les puissants ; les pires calomnies avaient été dites à propos de l’imâm Hassan al-Banna : il n’eut de cesse d’écrire et de dire les vérités dont il s’était nourri. Mais l’amour du pouvoir des despotes a causé la mort et répandu le sang, beaucoup de sang ; et tellement de tortures.

Déjà, alors qu’il avait à peine vingt ans, al-Banna lui avait confié la direction de son journal al-Shihâb ; il avait ensuite été volontaire en Palestine, à l’âge de 21 ans, participant à la défense de Jérusalem. En 1948, à 22 ans, il se rendit au Pakistan où il fut pressenti pour le poste de Secrétaire général du Congrès islamique mondial : sa détermination effraya les “diplomates”. Il resta de nombreux mois au Pakistan : il prit part aux débats sur la question constitutionnelle et anima une émission de radio hebdomadaire sur l’islam et le monde musulman qui le rendit très populaire auprès des jeunes et des intellectuels. De retour en Egypte, il s’engagea dans la mobilisation pour la réforme sociale et politique. Il parcourait le pays, donnait des conférences, animait des rencontres. En 1952, il lança, sur le modèle d’al-Shihâb, un journal mensuel al-Muslimûn dans lequel allait écrire les plus grands savants musulmans et qui allait être diffusé du Maroc à l’Indonésie en langue arabe et anglaise. Mais Hassan al-Banna, bien avant son assassinat, les avait avertis : la route serait longue, jalonnée de douleur, de tristesse et d’adversité… Il savait, lui et tous ceux qui l’accompagnaient, qu’ils auraient à subir le mensonge, l’humiliation, la torture, l’exil ou la mort.

 L’exil. Nasser les avait trompés, les avait emprisonnés ou tués… Il dut quitter son pays en 1954, il n’y est plus revenu qu’en ce 8 août 1995, dans son cercueil… Quarante et un an d’exil, de souffrances, d’engagement et de sacrifices. Pour Dieu, pour la justice, contre toutes les dictatures et les hypocrisies. L’exil, exigence de la foi. Le long de cette route, les difficultés et les peines furent nombreuses et continuelles. En Palestine, d’abord, où il fut désigné Secrétaire général du Congrès islamique mondial de Jérusalem avant d’être banni de la ville par Glob Pascha soumis aux ordres américains. A Damas ensuite, où il reprit la diffusion d’al-Muslimûn avec Mustapha a’-Sibâ’i ; puis au Liban, avant d’arriver à Genève en 1958. Il obtint son doctorat à Cologne en 1959 : il publia sa thèse sous le titre Islamic Law, Its Scope and Equity dans laquelle il présenta la synthèse des positions fondamentales de Hassan al-Banna en matière de sharî’a, de juridiction, d’organisation politique et de pluralisme religieux. Ouvrage essentiel, le premier sans doute en langue occidentale, sur la question de la référence islamique globale : on y trouve de la conviction, de la détermination en même temps qu’une ouverture d’esprit manifeste et permanente ; jamais la moindre caution à la violence.

Il fondit le Centre Islamique de Genève en 1961 avec le soutien et la participation de Muhammad Natsir, de Muhammad Assad, de Muhammad Hamidullah, de Zafar Ahmad al-Ansâri et Abu al-Hassan a’-Nadawi. Figures emblématiques, frères fidèles de la même lutte. Ce Centre Islamique devait servir de modèle pour la création d’autres lieux à Munich, à Londres, à Washington et de façon général en Occident : l’objectif était de permettre aux musulmans émigrant en Europe ou aux Etats-Unis, de garder un lien avec leur religion, de trouver un lieu d’accueil et de réflexion. Il s’agissait également de produire une activité absolument indépendante afin de présenter l’islam, d’effectuer un travail de publication libre, d’analyser les questions du moment sans contrainte. De nombreux ouvrages et fascicules furent publiés en arabe, en anglais, en français et en allemand depuis Genève avec, par ailleurs, la reprise du journal al-Muslimûn. dont la diffusion cessera en 1967. Dans le même temps, il pensa la création de la Ligue islamique mondiale dont il rédigea les premiers statuts. Son engagement était total et les fonds saoudiens qu’il reçut par l’intermédiaire de cette même Ligue islamique , alors opposée au pouvoir nassérien et qui jouait-là une carte stratégique, n’ont jamais été soumis à des conditions particulières d’engagement ou de silence politiques. Quand, à la fin des années soixante, la Ligue islamique mondiale , très saoudienne, émit des conditions à son soutien financier, en particulier d’avoir une main-mise sur le Centre islamique et ses activités, il refusa. Les vivres furent coupés dès 1971 : l’indépendance de pensée et d’action était préservée. La route serait longue et difficile ; il n’en a jamais douté, comme il a toujours su quel serait le prix à payer pour l’indépendance et la parole de vérité.

Combien l’ont connu et apprécié durant ces années pleines. Voyageant dans les pays du monde entier ; s’exprimant en Malaisie, séjournant en Angleterre, en Autriche ou au Etats-Unis, créant des liens, diffusant une pensée profonde, analytique et toujours nourrie par la spiritualité et l’amour. Al-Mawdûdî l’avait remercié de l’avoir réveillé de son inconscience. Muhammad Assad lui savait gré de lui avoir fait connaître, ou plutôt profondément sentir, la pensée de Hassan al-Banna. Malek Shabbaz (Malcolm X) avait entendu, dans la cuisine du Centre Islamique de Genève, qu’aucune race n’est élue et qu’un Arabe, pas plus qu’un Noir, n’est supérieur à son frère de race blanche, si ce n’est par la piété. Malcolm X a retenu la leçon, il l’a aimé, profondément, et ces derniers mots écrits, à la veille de sa mort, en février 1965, lui étaient adressés. Yusuf Islâm (Cat Stevens) lui rendit de nombreuses visites dans son hôtel de Londres : il m’avoua avoir gardé de lui le souvenir de sa fine intelligence et de sa douceur (“a so sweet man”). A l’aéroport de Genève, en 1993, le savant Abu al-Hassan a’-Nadawi lui témoigna les signes d’un infini respect et lors d’une visite à Lucknow, en Inde, où se trouve Nadwat al-ulama’, an-Nadawi se remémorait avec une profonde émotion l’une de ses visites et les traces que celle-ci avait laissées. En exil, loin des siens, en butte aux tracasseries politiques et financières, noyé dans des problèmes de tous ordres, il s’est rongé le sang et torturé l’esprit, mais il a préservé l’essentiel : une foi profonde, une fraternité fidèle, les yeux de la douceur et la soif d’exigence.

 Une chambre. Tant de documents et de journaux. Ici, un téléphone ; là, une radio et une télévision ; là-bas des livres empilés, ouverts ou annotés : le monde à portée de la main. Qui pénétrait dans cet univers entrait en sympathie avec une histoire, un passé, une vie, la tristesse et la solitude. Mille et un souvenirs et, dans le même temps, un incomparable regard sur l’actualité du monde : il était en contact, en contact affectif, avec les contrées les plus éloignées. Il savait tout, ou à peu près, de ce qui se passait au Tadjikistan, au Cachemire, en Tchétchénie, en Indonésie, en Afghanistan, au Maroc, en Algérie, en Tunisie, en Egypte et ailleurs… Il suivait l’actualité régionale de Washington, Los Angeles, Harlem, Londres, Munich, Paris, Genève, jusqu’à Karachi. Un horizon foisonnant d’informations : dans sa chambre, il souffrait tellement, avec une telle intensité, de cet état du monde, des mensonges, des massacres, des emprisonnements et des tortures. Son intuition politique était redoutable ; on comprenait qu’il fût redouté.

Il ne se contentait pas de l’actualité, il s’intéressait à tout : au développement des techniques, de la médecine, des sciences, de l’écologie. Il connaissait les exigences d’une réforme islamique profonde. Sa curiosité était sans limites, toujours éveillée et particulièrement lucide. Il avait parcouru le monde ; le monde vivait désormais dans cette chambre. Il y avait eu les foules, les savants, les présidents et les rois ; il n’y avait plus désormais que l’observation, l’analyse et cette profonde tristesse. Dans la solitude, le Coran ; dans l’isolement, les invocations. Les invocations et les larmes. Il a donné à ses enfants des noms-symboles, des noms de l’histoire de toutes les persécutions et de l’infinie détermination. Avec chacun, il avait le fil d’une complicité, l’espace d’une attention, la sensibilité de la relation, et l’amour. Avec Aymen, sa réussite et ses blessures ; avec Bilal, son potentiel et ses déchirements ; avec Yasser, sa présence, son généreux dévouement et son attente ; avec Arwa, sa complicité et ses silences ; avec Hani, son engagement et sa détermination. A chacun, il a offert de croire en ses qualités. A chacun, il a rappelé qu’il nous avait fait don de la meilleure des mères. Elle est, avec les qualités de son cœur, son plus beau cadeau. Tellement. Infiniment.

Après plus de quarante ans d’exil, une vie entière pour Dieu, la foi et la justice, il savait le dernier crépuscule venir. Aux heures les plus profondes, il parlait, il en parlait tellement, de l’amour, de la fraternité, de l’affection. Quelques mois avant de retourner auprès de Dieu, il me dit, avec la force de son regard triste et mouillé : “Notre problème est un problème de spiritualité. Si un homme vient me parler des réformes à entreprendre dans le monde musulman, des stratégies politiques, des grands desseins géostratégiques… ma première question sera de lui demander s’il a effectué la prière d’avant l’aube (al-fajr) à son heure”. Il observait les agitations des uns et des autres… jusqu’aux miennes : il m’a tant rappelé de ne pas oublier l’essentiel, d’être avec Dieu pour savoir être avec les hommes. Une vie entière de lutte, les cheveux blanchis par le temps, et un rappel : “Le pouvoir n’est pas notre objectif ; qu’avons-nous à voir avec cela ? Notre but est l’amour du Créateur, la fraternité et la justice de l’islam : c’est notre message aux dictateurs”. Tard dans la nuit, dans cette fameuse chambre, il parlait, se confiait : le lien avec Dieu était la voie, la spiritualité était la lumière du chemin. Un jour qu’il jetait un regard sur sa vie, il me dit : “Notre morale, notre conscience du bien et du mal, est une arme qu’utilisent contre nous les despotes, les amoureux des titres, du pouvoir et de l’argent. Ils font ce que nous ne pouvons faire, ils mentent comme nous ne pouvons mentir, ils trahissent comme nous ne pouvons trahir, ils tuent comme nous ne pouvons tuer. Notre exigence devant Dieu est, à leurs yeux, notre faiblesse. Cette apparente faiblesse est notre véritable force”.

Cette force fut son énergie jusqu’aux derniers jours. Il est resté fidèle au message. Profondément. Je lui dois d’avoir compris que parler de Dieu, c’est avant tout parler d’amour, de cœur et de fraternité. Je lui dois d’avoir appris que la solitude avec Dieu vaut mieux que la négligence avec les hommes. Je lui dois d’avoir senti que la tristesse profonde jamais ne vient à bout de la foi en Dieu. Sa générosité, son intelligence, sa douceur et son savoir furent autant de cadeaux. Je remercie Dieu de m’avoir fait don de ce père. Auprès de qui j’ai découvert que la foi est amour… de Dieu et des hommes face à toutes les épreuves et à toutes les adversités.

Hassan al-Banna leur avait enseigné : “Soyez comme l’arbre fruitier : on vous attaque avec des pierres, répondez avec des fruits”. Cette leçon, il l’avait apprise ; il l’avait faite sienne au sens le plus intime du mot : observateur du monde, éloigné des foules, dans la solitude de sa demeure, après des années d’un combat sans répit, pour Dieu, contre la traîtrise et la corruption, ses mots avaient l’énergie des sources et de la rabbâniyya (du lien essentiel avec le Créateur) : il ne cessait de parler de Dieu, du cœur et de l’intimité de cette Présence. Il avait appris l’essentiel, il appelait à l’essentiel, sans détour.

Il repose auprès de qui lui avait enseigné le chemin, Hassan al-Banna. Que Dieu les agrée tous deux. Un retour d’exil dans la mort parce que les despotes craignent la parole des vivants. Le silence des morts est pourtant lourd de sens, comme les invocations de ceux qui subissent l’injustice. Cette parole de vérité, il faut pourtant la dire, fut-elle amère, ainsi nous l’a commandé le Prophète (BPSL). “Nous sommes à Dieu et c’est vers Lui qu’est notre retour” : Dieu a rappelé à Lui un homme, le 4 août 1995, un vendredi, avant le crépuscule. Un homme, un fils, un mari, un frère, un père, un beau-père, un grand-père. Mon père. Le seul mérite de ceux qui restent sera de témoigner, jour après jour, de leur fidélité à sa mémoire et à son enseignement : aimer Dieu, répondre à Son appel, accompagner les hommes, vivre et savoir mourir, vivre pour savoir mourir. Contre vents et marées.

Saïd Ramadan. 41 ans d’exil. Une vie entière. Il reste ses mots, son regard et sa détermination. Cette vie n’est pas la Vie. Que Dieu l’accueille en Sa Miséricorde, lui pardonne ses péchés et lui ouvre les portes de la Paix en compagnie des prophètes, des pieux et des justes.

Je prie Dieu afin qu’il m’offre d’être pour mes enfants le père que fut ce père.

Nos remerciements