21 mars-”Honorer Aasiya” par Muna Ali
21 Mar | Filed Under Femmes, Opinion | Leave a Comment
Présence Musulmane USA
Au cours des dernières semaines, on a beaucoup écrit au sujet de l’horrible meurtre de Aasiya Hassan. Son caractère macabre a nourri les délires islamophobes et a ouvert les yeux des musulmans.
Aasiya – que Dieu lui construise une maison au paradis comme pour son homonyme, la femme de Pharaon – n’est pas la première femme et elle ne sera pas la dernière à subir les violences d’un partenaire où à mourir par sa main. Mais la brutalité de son assassinat, la notoriété du couple et la mission qu’il s’était donné ainsi que la nouvelle inquisition sur l’islam qu’il provoque, donne à cet événement un caractère particulier.
Nul besoin de sortir les chiffres sur la violence conjugale, peu importe la couleur ou la croyance, de rappeler les cas hautement médiatisés des femmes violentées ou tuées par leur mari, de citer les condamnations morales ou religieuses, ou de se demander qu’est-ce qui peut bien se passer dans la tête des abuseurs et des assassins. Nous connaissons les statistiques, les théories sur « ce qui fait d’un homme un abuseur » et le contenu des déclarations qui distancent les religions de la conduite insensée de leurs adeptes. Nous connaissons également de nombreuses femmes et aussi des hommes qui sont mortellement atteints dans leur corps et dans leur âme par des partenaires qui sont censés être leur refuge. Nous croisons de ces personnes qui expliquent des ecchymoses en prétextant une maladresse ou un coin de mur mal placé et en cachant leur honte derrière un sourire et un regard implorant notre compréhension. Ce sont nos amis, nos voisins, des membres de nos familles, des frères et des sœurs dans la foi.
Aasiya voulait que ses enfants puissent vivre sans honte dans un monde où leur religion n’est pas définie par les pires actions de ses adeptes. Nous ne devons pas nous souvenir d’elle comme « la violentée et la décapitée », ni ne devons laisser ses enfants porter pour toujours le double poids de la peine et de la honte. Aasiya autant que ses enfants sont en droit de s’attendre à mieux de notre part, de nous les musulmans et de tous les citoyens. Honorer Aasiya ça veut dire se souvenir non pas de la façon dont elle a quitté ce monde, mais de son désir de le voir devenir meilleur et des efforts qu’elle y consacrait. Ça veut dire aussi épargner à ses enfants les étiquettes, les regards de pitié, les chuchotements à propos de la décapitation, et les méchantes allégations de meurtres « d’honneur ». Après tout, sa mission n’était-elle pas de proposer une solution de rechange aux marchands de peur et de haine qui nous déshumanisent.
Que sa mort puisse délivrer d’innombrables autres Aasiya de l’oppression de leur Pharaon de partenaire. Les mots creux de nos déclarations et de nos condamnations ne suffiront pas à sauver ces femmes et ces enfants. Il nous faut un plan d’action concret qui concerne la communauté et chacun de ses membres. Les imams qui croient « sauver la famille » en disant aux femmes venues se confier : « ma sœur, ne le mettez pas en colère », « soyez patiente, c’est votre jihad », « restez pour vos enfants », ces Imams donc doivent réaliser qu’à chaque fois qu’ils renvoient une femme victime d’abus, ils signent peut-être son arrêt de mort. Les imams et les aînés doivent savoir qu’une femme s’est répété ces phrases des milliers de fois et qu’elle a enduré pendant des années avant de trouver dans un coin de son âme ravagée et démolie le courage d’exposer publiquement cette « honte cachée». Toutes les femmes victimes de violence, peu importe leur milieu, hésitent avant de chercher de l’aide ou d’appeler les autorités; pour une femme musulmane, le fardeau est encore plus lourd. Elle sait qu’en dénonçant la violence conjugale dont elle est victime, elle renforcera les stéréotypes sur les musulmans hommes et femmes ainsi que sur l’islam. Nos hommes sont déjà démonisés et notre religion est l’objet de diffamations; nous y pensons donc sérieusement avant de laver notre linge sale en public. Dans ces circonstances, sachez que si vous lui dites de retourner et de continuer d’endurer, vous soutenez son agresseur et tous ceux qui dénigrent l’islam.
Nous devons prendre à parti chaque imam et chaque prêcheur qui affirme ou même suggère que le Coran et les hadiths donnent la permission à un homme de battre sa femme. Demandez-lui si le Prophète, qui personnifiait le Coran, a déjà frappé un être vivant. Demandez à l’imam s’il accepterait que quelqu’un frappe sa fille, sa mère ou sa sœur; ou s’il serait prêt à défendre cette opinion devant Dieu et son Prophète. La grande majorité des victimes de violence domestique sont des femmes et des enfants. Mais nous serions injustes si nous ne tenions pas compte des hommes, peu importe s’ils sont moins nombreux, qui endurent des femmes tyranniques qui, si elles ne les attaquent pas physiquement, les écorchent de mots cinglants qui les démolissent de diverses façons.
Que chaque personne qui est au courant de tels agissements et qui ne fait rien sache qu’elle devient responsable des faits et qu’elle déshonore ses liens avec la victime en ne lui venant pas en aide et également avec l’abuseur en ne lui signifiant pas d’arrêter. Après tout, nous sommes tous responsables les uns des autres. Alors conseillez-les ou dirigez-les vers quelqu’un qui peut le faire, protégez leur dignité et leur vie privée, mais sans que ça se retourne contre eux et soyez prêt à les héberger si c’est nécessaire. Ne vous donnez pas bonne conscience en prétendant que vous n’êtes pas de ceux qui mettent leur nez dans les affaires des autres. Notre communauté a besoin d’un débat sur le sujet, débat qui doit rapidement passer à l’étape de prises de décisions et d’actions. Nous n’en sommes plus à prévenir, il faut maintenant agir.
Les époux sont censés s’apporter l’un à l’autre honneur et protection, ils doivent être d’ardents défenseurs et alliés l’un de l’autre, un puits qui abreuve leur soif d’amour et d’harmonie. Lorsque les maisons ne sont plus des sanctuaires, mais des champs de bataille, on doit venir à la rescousse des victimes. Une façon d’honorer ceux qui ont été trahis par leur partenaire c’est de prendre nos responsabilités en notifiant les abuseurs et en offrant notre soutien total aux victimes, en mettant sur pied des refuges… des maisons pour Aasiya.
Traduit de l’angalis par Suzanne Touchette
18 mars-Débattre avec l’extrême droite ? par Tariq Ramadan
18 Mar | Filed Under Opinion | Leave a Comment
J’ai essuyé de nombreuses critiques ces dernières années en acceptant de débattre avec des représentants de partis d’extrême droite.
En France, quand il s’est agi de confronter Jean-Marie Le Pen ou sa fille Marine, du Front National et de De Villiers aux thèses aussi extrême, en Angleterre quand je me suis retrouvé face aux représentants du British National Party ou encore aux Pays-Bas lorsqu’il a fallu faire la critique du Leefbaar à Rotterdam. Les mêmes diabolisations au Danemark, en Autriche, en Belgique ou en Italie : on ne discute pas avec l’extrême droite ! En Suisse, le premier parti national, l’Union Démocratique du Centre (UDC) mène des campagnes politiques détestables et racistes vis-à-vis des étrangers et des immigrés et il a lancé une initiative choquante contre les citoyens suisses de confession musulmane interdisant la construction de minarets : ici encore, les voix se font entendre, à gauche et au centre, car il faudrait refuser de s’asseoir en face de Christoph Blocher ou Oskar Freysinger les deux représentants les plus populaires, et populistes, du parti. J’ai systématiquement accepté de débattre, et publiquement, avec les représentants de ces partis, comme je le ferai encore la semaine prochaine en Suisse face à M. Freysinger, au moment où doit être discutée l’initiative contre les minarets.
Il est urgent de prendre conscience des trois grands dangers qui guettent l’Europe quant aux partis d’extrême droite et à leurs thèses. Un survol, même rapide, des dix dernières années de la vie politique en Europe, permet de prendre conscience de la gravité du problème auquel nos sociétés démocratiques sont confrontées. Quand les idéologies se diluent et que les partis ont perdu un cadre de référence, quand les clivages gauche-droite se sont atténués, quand la loi du marché s’impose et que les politiques sociales sont délaissées, alors il n’y a plus de place pour le vrai débat politique. Ce qui va animer les politiques nationales et nourrir les débats électoraux est plus souvent l’émotionnel, le manque de confiance en soi, la peur et la méconnaissance de l’autre, le sentiment d’insécurité, la colonisation des esprits par une néfaste mentalité de victime. Depuis des années les partis d’extrême droite ont joué sur la peur, le sentiment d’insécurité, le rejet de l’autre. Et les peuples entendent ces voix populistes à défaut d’entendre d’autres voix politiques courageuses prêtes à réconcilier les citoyens avec la vraie politique qui consiste à gouverner, à sérier les problèmes et à prendre des décisions parfois impopulaires mais nécessaires au nom de la protection de la dignité des personnes ou de la justice sociale.
Le silence des autres partis est assourdissant : où sont les politiques qui, à gauche et à droite, proposent de nouveaux projets politiques, répondent à l’attente des populations concernant le chômage, la sécurité et le pluralisme culturel sans tomber dans le simplisme qui consiste à blâmer l’étranger, à stigmatiser l’immigré ou à entretenir un nouveau racisme « anti-musulman » ? Ce sont les partis d’extrême droite qui aujourd’hui décident le plus souvent des sujets politiques du jour et les autres partis s’alignent : ils critiquent « verbalement » et « idéologiquement » les thèses de l’extrême droite mais n’apportent aucune alternative politique viable. Pire encore : leurs thèses sont en train de se normaliser dans les discours politiques de ces mêmes partis dit traditionnels. Ce qui hier n’était prononcé que par les partis de l’extrême droite est souvent normalisé par les autres partis, à gauche comme à droite : ce que l’on entend sur les « identités nationales », « l’intégration-assimilation », l’immigration ou la sécurité est sidérant. Les partis d’extrême droite n’ont peut-être pas toujours gagné en nombre d’électeurs mais leurs idées ont clairement gagné du terrain. Les discours de Berlusconi, de Sarkozy voire de Blair ou de Brown ont parfois intégré des positions qui appartenaient il y a peu aux partis extrémistes. Il faut caresser les opinions dans le sens du poil et si rien n’a été fait de tangible en matière de politique sociale entre deux élections, il devient normal de chercher à attirer les électeurs par les discours les plus sensationnalistes et populistes qui soient. A court de politiques et d’idées, il s’agit alors d’appeler les citoyens à voter davantage avec la passion aveugle et apeurée de leurs émotions et de leurs « tripes » qu’avec la sagesse confiante et mesurée de leur intelligence.
Ce glissement est dangereux pour nos démocraties. Nous ne sommes plus dans l’ordre du débat d’idées, de la liberté de penser et de choisir, de l’engagement citoyen au cœur d’une société civile qui discute et critique : nous sommes au cœur des dérives populistes où les peuples sont menés par leurs peurs et parfois des tentations xénophobes. Les propos de haine, les caricatures de moutons noirs rejetés à coups de pied, les détentions arbitraires, les camps où on concentre les immigrés jusqu’à la torture redeviennent acceptables. La mémoire des heures sombres de l’Europe se perd, les horreurs anciennes redeviennent possibles. A vouloir gagner en nationalismes et en sécurité, l’Europe y perd son âme.
Il faut impérativement confronter les thèses des partis d’extrême droite. Argumenter de façon critique et raisonnable sur la base des chiffres et des faits qui sont loin de confirmer les impressions et les sentiments avec lesquels jouent les populistes. Il est impératif de refuser, par principe autant que par conviction, de culturaliser, de « religioniser » ou encore d’islamiser les questions sociales. Des politiques sociales nouvelles, réalistes et efficaces doivent être proposées qui marient le principe de l’égalité et le respect de la diversité. Tous les pays d’Europe ont besoin d’immigrés pour leur survie économique : au lieu de secouer l’épouvantail de la colonisation, il est nécessaire de penser des politiques viables à long terme plutôt que d’être obsédés par les prochaines élections. Les partis politiques devraient se réconcilier avec la politique et le principe de bonne gouvernance plutôt que de se laisser enfermer par les logiques imposées par l’extrême droite. Refuser ensuite de débattre avec ces derniers, ce n’est point être fidèles à ses principes mais bien une manœuvre pour sauver les apparences. Pendant ce temps les partis d’extrême droite ont obtenu ce qu’ils voulaient : ils peuvent jouer aux victimes et voir leur thèse se répandre sans réelle contestation. Ils ont gagné deux fois. Quant à nous, défenseurs des principes démocratiques, nous y avons tout perdu, ou presque.
Une version courte de cet article a été publiée dans les pages Rebonds de Libération (vendredi 13 mars 2009)
9 mars-Clamer la vérité… et en payer le prix par Samah Jabr
9 Mar | Filed Under Palestine | Leave a Comment
Je viens de voir se terminer une relation privilégiée qui m’a soutenue à travers les épreuves de ces deux dernières années. C’est le prix élevé que j’ai dû payer pour mon dernier article sur l’obsession névrotique entourant l’antisémitisme et sur l’instrumentalisation de la crainte d’un « prochain holocauste » comme camouflage du colonialisme (voir « Searching for the Elusive Israeli Partner » publié dans le Washington Report du 28 décembre 2008, p. 26). Mon texte démontrait apparemment que je « hais tous les Juifs et que mes connaissances sur le sujet sont limitées ainsi que ma compassion envers les juifs qui ont vécu les effets de la violence des hommes envers leurs semblables».
Pourtant, mon « obsession névrotique » personnelle m’amène à vouloir m’informer sur l’expérience que vivent ou qu’ont vécue d’autres personnes victimes d’injustice. Je lis des ouvrages, je regarde des documentaires, je visite des musées, j’écoute des témoignages et j’écris beaucoup sur les oppresseurs et ceux qu’ils ont opprimés au fil de l’Histoire. Ma « faute » viendrait du fait que bien que j’inclue les juifs dans mes efforts de recherche, je n’accorde pas de statut spécial à ce qu’ils ont vécu. Je refuse tout classement de la souffrance humaine et je m’élève absolument contre l’instrumentalisation de celle-ci (ce que l’auteur et savant Norman Finkelstein appelle l’industrie de l’holocauste), ce qui m’a amené à expérimenter personnellement les effets de la violence des hommes envers leurs semblables.
L’autre partie s’attendait, au nom de notre amitié, à ce que je demande pardon pour mes propos « venimeux ». Mais je ne pouvais pas; précisément parce que je chérissais trop cette relation, je ne voulais pas la contaminer par une tromperie en prétendant que je suis désolée alors qu’il n’en est rien. J’ai cessé de me défendre de ces insinuations parce que je ne pouvais plus tolérer de voir mes pensées et mes paroles constamment soupesées comme si j’étais à un poste de contrôle et que je devais présenter toutes sortes de documents à un soldat dubitatif afin de montrer patte blanche. Comme toute autre tragédie humaine, l’holocauste européen a ses traumatisés, ses survivants et ses bénéficiaires. Je suis tombée aux mains des traumatisés alors que je discourais sur les bénéficiaires; raison pour laquelle j’ai été punie.
Toute la rhétorique entourant un « prochain holocauste » est, à mon avis, un écran de fumée destiné à garder dans l’ombre la réalité actuelle des Palestiniens, à la soustraire à la connaissance et à l’attention du monde et à fournir une réponse toute faite à quiconque voudrait se plaindre de l’occupation israélienne. Aujourd’hui, en effet, ce sont les Palestiniens qui sont rayés de la carte; plusieurs d’entre eux, y compris moi-même, avons des papiers qui nous identifient comme des sans-papiers. Ce sont les Palestiniens qui vivent en état de siège dans des ghettos créés par le mur de l’apartheid qui s’élève deux fois plus haut que le mur de Berlin. Notre vie quotidienne est soumise au caprice du plus simple soldat qui a toute autorité pour empêcher l’un d’entre nous de se rendre au travail, à la maison, à l’hôpital, à l’école, de décider des aliments que nous pourrons consommer, de qui nous pouvons fréquenter ou marier, et qui s’ingénue, par toutes sortes de brutalités, à nous rendre la mort plus attrayante que la vie. Je ne pouvais supporter de voir mes pensées et mes paroles passer constamment sous la loupe.
Plusieurs fois, j’ai été fouillée et interrogée aux aéroports; plusieurs fois on a confisqué mes papiers, ou bien un soldat au poste de contrôle me les a lancés au visage parce qu’il doutait de leur authenticité; le cœur serré, j’entends chaque jour des victimes de torture me raconter leur expérience; je mange chaque soir devant des images télévisées des victimes d’Iraq et d’Afghanistan; j’entends parler des horreurs à la prison d’Abou Ghreib et de Guantanamo, des déportations secrètes d’Arabes ou de personnes qui ont l’air musulman à bord de vols spéciaux en partance des États-Unis vers des pays où ils seront torturés tout en sachant que le monde ne parle pas de ces actes routiniers. Est-ce alors surprenant que je qualifie d’obsession névrotique ce discours répété et sélectif sur l’antisémitisme, alors que l’on ignore complètement la xénophobie, l’islamophobie et toutes les autres formes de racisme?
Il y a quelque chose de pour le moins déplacé dans le fait de penser que les Palestiniens, ceux-là mêmes qui vivent dans l’ombre, loin des préoccupations du reste du monde, qui ne connaissent que le tourment, qui ont valsé avec la mort toute leur vie, puissent compatir à la douleur des Israéliens et à leur désir de sécurité.
Je serais née ailleurs qu’en Palestine, j’aurais probablement occupé les heures libres de mon enfance à cultiver des talents tels le chant, la peinture ou la photographie. Mais je suis Palestinienne, et je compose avec les inconvénients inhérents à cette identité depuis l’âge de six ans où un matin j’ai vu en me levant mes parents pleurer douloureusement le massacre de Sabra et Shatila. À cet âge, bien sûr, je ne pouvais pas comprendre ce qui se passait, mais je pouvais ressentir la douleur qui n’a cessé de croître à mesure que je grandissais et que je comprenais davantage. Cette peine a trouvé un exutoire à travers mes écrits et l’expression de mes réflexions et de mes sentiments qui se veulent une contribution à la résistance palestinienne et un franc témoignage de cette période dans l’histoire de la Palestine.
Une obligation spirituelle
De plus, pour moi, il s’agit d’une obligation spirituelle. Le mot arabe pour martyr est shaheed. Il n’est pas nécessaire d’être tué pour devenir shaheed, en effet, ce mot signifie : celui qui témoigne courageusement, en toute vérité, et qui en paye le prix. Je crois que la peur qu’un témoignage véridique ne conduise à la mort explique la signification populaire du mot martyr.
Bien que je me désole présentement pour un coup dur additionnel, je garde mes pensées pour moi : je ne souhaite pas attirer l’attention sur l’holocauste qui a eu lieu en Europe, mais sur le combat des Palestiniens pour la liberté. Quand je pense à l’holocauste et aux autres tragédies humaines, mon admiration va vers ceux qui ont offert une résistance et qui ont refusé la victimisation, ainsi que vers ceux qui se sont opposés à leurs concitoyens et les ont combattus afin d’empêcher une tyrannie collective… et qui en ont payé le prix.
Ce dernier coup dur n’est pas le premier pour moi : je n’ai reçu aucun salaire au cours des trente derniers mois et l’ambassade de France vient de me refuser un visa. D’autres pertes plus importantes me troublent encore trop pour que je puisse les mentionner maintenant. Je le répète, cependant, je ressens la morsure de l’occupation et de la colère à cause des ressources physiques et métaphysiques qui me sont refusées. Ceci me pousse d’autant plus à continuer d’apprendre, à rechercher la vérité et à poursuivre mon combat pour la libération. Mon engagement à toujours dire la vérité, peu importe la tentation ou le prix à payer, n’a pas faibli; au contraire, il est devenu plus fort.
Samah Jabr est psychiatre, elle pratique en Cisjordanie et à Jérusalem, sa ville natale.
3 mars-”Che Guevara, une inspiration pour les musulmans?” par Aicha Lasfar
3 Mar | Filed Under Opinion | 2 Comments
Présence musulmane
Sans vouloir faire de l’humour noir, je dirais que Che a connu la meilleure mort possible. Il est mort en héros dans la fleur de l’âge, soit à 39 ans, et il n’a pas eu à traverser la crise de la quarantaine.
Ernesto « Che » Guevara Lynch de la Serna est mort la tête haute. À son bourreau il a dit : « Allez, tire, espèce de lâche. Ça n’est jamais qu’un homme que tu descends. » Il semblait pressentir que son rêve lui survivrait et qu’il connaitrait une vie beaucoup plus longue que la sienne.
Le portrait de Che, quarante-deux ans après sa mort, demeure le plus célèbre dans l’histoire de la photographie. Vous pouvez l’apercevoir entre autres sur des montres, des maillots de bain, des vêtements de bébé, des bouteilles de vodka, des sacs à main griffés et, bien entendu, sur des t-shirts. Certaines personnes l’ont même tatoué sur quelque partie de leur anatomie.
Je possède moi-même un de ces t-shirts, mais je ne suis pas sure de vouloir le porter en public. Plusieurs jeunes le portent sans avoir la moindre idée de qui il représente et encore moins du combat qu’il a mené. Il m’est même arrivé de croiser dans l’autobus un jeune qui portait un t-shirt à l’effigie de Che accompagnée des mots : « Je n’ai aucune idée de qui était ce type ».
Je ne peux m’empêcher de me demander ce qu’Ernesto penserait de tout ça. Il s’en amuserait, s’il faut en croire Gael Garcia Bernal qui nous brosse un portrait du personnage dans son film « Motorcycle Diaries ». Par contre, Aleida Guevara, sa fille ainée, pense que cette exploitation capitaliste de son image est une insulte à la mémoire de celui-là même qui a combattu ce système. Le visage de Che a toujours été un symbole de rébellion face à l’injustice, mais aujourd’hui il est davantage associé à la rébellion contre l’ordre établi, quel qu’il soit.
En tant que jeune musulmane, je prends le bon et je rejette le mauvais de la personnalité de Che. Malheureusement, il ne croyait pas en Dieu et il fumait des tonnes de cigares, et malgré ça, je connais le personnage plus en détail que je ne le devrais. C’est triste, mais j’en sais plus au sujet de Che qu’à propos des prophètes et des messagers de Dieu. J’en connais plus au sujet de Che qu’à propos d’Omar ElMokhtar ou de Salaheddine. Pourquoi ça? Suis-je simplement une autre jeune rebelle qui suit la tendance? Je fais le parallèle entre l’exploitation ironique de l’image de Che par le capitalisme et ma rébellion contre la tendance que je suis en étant une rebelle. Vous êtes perdus? Moi aussi.
Mais je n’ai pas acheté ce t-shirt pour faire comme tout le monde… ou est-ce que je me trompe? J’aime croire que je le porte parce j’aime l’homme qui y est représenté. Plus j’avance dans la lecture de ses mémoires, plus mon sentiment d’admiration grandit pour cet homme qui est mort 24 ans avant ma naissance à cause de ses idéaux, de sa profonde réflexion philosophique, de sa sincérité, de son courage et de son regard provocateur sur le monde, regard qui me scrute à partir d’objets les plus inattendus. Mais, en même temps, pourquoi est-ce que je ne lis pas à propos de ceux qui ont combattu pour la cause de l’islam? Pourquoi est-ce que je ne suis pas en admiration devant eux? Est-ce parce que je ne peux pas trouver de t-shirts à leur effigie?
De toute façon, quel message une musulmane portant le hijab envoie-t-elle lorsqu’elle porte le t-shirt de Che? « Je suis musulmane et j’appuie Che? »
« Je suis musulmane et je rejette l’ordre établi? » « Je suis musulmane et communiste? »
Dans le fond, je n’en ai aucune idée. J’écris pour écrire. C’est comme si j’ébauchais le modèle d’une œuvre complexe qui un jour sera moi à l’âge adulte et qui saura faire quelque chose de ces pensées parsemées de doutes. Ça aide parfois de répandre les couleurs de ses idées sur une page blanche; on les voit plus clairement.
Aicha Lasfar est artiste est jeune membre de présence musulmane Canada
*Article traduit de l’anglais par Suzanne Touchette






