L’Europe et Obama
29 Jan | Filed Under International, Opinion | Leave a Comment
Par Tariq Ramadan
La quasi unanimité des nations du monde a salué avec ferveur l’élection de Barack Obama aux Etats-Unis. Les huit années sombres de l’administration Bush allaient enfin se terminer et Obama allait enfin nous réconcilier avec les valeurs démocratiques, une politique intelligente, raisonnable et ouverte. Les premières décisions ont répondu aux attentes : annonce du retrait volontariste et programmé d’Iraq, fermeture de Guantanamo dans l’année, cessation immédiate des « extraditions extraordinaires » (extraordinary renditions) et clôture des centres de détention et de torture à travers le monde. La rupture avec les mensonges et l’instrumentalisation de la peur de l’ère Bush semble bien consommée. Il faut s’en réjouir.
Nous l’avons dit, il ne faut pas être naïfs cependant. Barack Obama ne vient pas de nulle part et toutes les forces politiques, économiques et médiatiques qui ont contribué à son élection (des millions de dollars investis dans la campagne électorale jusqu’au façonnement de son image publique) ont bien compris que les Etats-Unis avaient besoin d’une rupture, d’un changement de politique et d’image sur la scène internationale. Il y a, dans l’élection de Obama, quelque chose qui tient aussi de ce qu’en anglais on appelle « pr exercice », une « opération de relation publique » de nature globale et internationale. La question cruciale demeure de savoir si c’est l’enveloppe seule qui sera colorée d’une nouvelle façon ou si nous allons assister à une vraie nouvelle politique américaine. On compare parfois Obama à Kennedy ou à Clinton : n’oublions pas les conséquences dramatiques, et parfois inhumaines, de certaines décisions prises par ces figures apparemment « positives » de la présidence américaine. Le blocus contre l’Irak, décidé par Clinton et son administration, a par exemple provoqué la mort de centaine de milliers de civils innocents : plus que la terreur de Saddam Hussein lui-même et un nombre sans doute équivalent à l’invasion militaire décidée par Georges W. Bush. L’image médiatique policée n’est de loin pas la garantie d’une politique juste, équilibrée, plus « éthique » pour reprendre le terme de Obama lui-même. Loin des caméras, dans des salons feutrés de Washington, de sales décisions ont été prises et continueront sans doute à l’être. Alors qu’il n’était encore que le « président élu », Obama avait lourdement condamné les attentats terroristes en Inde mais il est resté lourdement silencieux lors de l’offensive désastreuse de Gaza : elle fut présentée comme une « guerre », on sait aujourd’hui qu’il s’est agi d’un massacre. Les experts et les médecins parlent désormais et les Nations Unies considèrent de plus en plus qu’il s’est souvent agi de « crimes de guerre » caractérisés. Silence du côté de Washington.
Nous savons que les Etats-Unis sont dans une situation économique, politique (et idéologique de surcroît), particulièrement difficile. Elle doit, pour se sauver, se libérer de son arrogance et de son unilatéralisme alors même que sa survie économique passe par l’imposition à autrui de ses règles et de ses décisions. La quadrature du cercle. C’est en connaissant et en identifiant ces difficultés et ces besoins que les pays européens devraient jouer un rôle plus clair dans la redisposition des forces et des équilibres politiques et économiques internationaux. La crise économique globale nous a convaincus que les Etats-Unis étaient bien plus préoccupés par la Chine que par l’Europe (qu’elle semble considéré comme un acteur de seconde catégorie désormais dans les chantiers économiques mais également politiques). La force montante de l’activisme européen, sous la figure de Nicolas Sarkozy, n’a pas à les inquiéter puisque celle-ci se positionne clairement dans le suivisme vis-à-vis des Etats-Unis.
Or, c’est le contraire que nous devrions espérer et voir se concrétiser. Comme le rappelait l’ancien Premier Ministre néerlandais, Ruud Lubbers, il faut que l’Europe cesse d’espérer des changements des Etats-Unis tout en restant passive. L’Union européenne doit déterminer une ligne, s’engager pleinement sur la scène internationale, s’imposer dans une attitude autre que celle du spectateur. Connaissant les besoins et les difficultés des Etats-Unis au moment du changement d’administration, une rupture est également nécessaire sur le Vieux continent. L’Europe politique, intellectuelle et idéologique doit opérer sa révolution intellectuelle : sans ce réveil, Obama ou pas, rien ne changera.
Tirer parti de la faiblesse actuelle des Etats-Unis non pas pour essayer de dominer mais pour prendre conscience de sa propre force, de ses propres ressources et de son réel potentiel. Au lieu d’entamer encore et encore, la rengaine de la sécurité, de l’immigration, d’une politique méditerranéenne fondamentalement biaisée et d’un positionnement frileux et lâche au Moyen-Orient, il importe que des voies nouvelles se fassent entendre en Europe qui défendent une autre politique intérieure et internationale. Plutôt que d’attendre les ajustements strictement structurels des Etats-Unis en matière d’économie, il serait bon que l’Europe commence une vraie politique économique multipolaire en diversifiant ses partenaires et repense les fondements mêmes de ses choix éthiques en la matière. Les voix européennes qui se réjouissent de l’élection de Obama pour donner un nouveau crédit à leur volonté de s’aligner à leurs choix ne font du bien ni à l’Europe ni aux Etats-Unis : derrière les effets de manche, ils nous trompent et nous proposent les mêmes crises, les mêmes scandales, les mêmes horreurs derrière des mises en scène formelles et médiatiques.
La société civile doit rester vigilante. Il nous appartient, à nous, citoyens européens, d’observer ces évolutions politiques et idéologiques et de pousser nos instances politiques à un engagement plus courageux. Réconcilier nos politiciens avec la politique et l’éthique n’est pas une mince affaire : nous avons le devoir de parler, d’être critiques et de dénoncer les mensonges : sur l’économie des nantis, le traitement inhumain des immigrés, les injustices sociales, la politique internationale avec le rôle catastrophique des Etats-Unis et la complicité inacceptable de nos Etats européens. C’est notre devoir citoyen et éthique. Il n’y aura de nouvelle Amérique, avec Obama, que s’il est une nouvelle Europe. Nous aurons ce que nous méritons.
Choisir la générosité plutôt que l’exclusion
27 Jan | Filed Under Spiritualité | Leave a Comment
Par Muneeb Nasir
Quand on regarde ce qui se passe dans le monde aujourd’hui, on a l’impression que tout sentiment de pitié, de compassion ou de générosité a disparu du cœur des gens. La dureté de cœur a remplacé la pitié. L’exclusion a remplacé la générosité. En ces temps troubles où les peuples sont à couteaux tirés, où la religion est dépeinte et même enseignée par certains groupes comme une façon de se distinguer des autres et de les exclure, où on se bat pour savoir qui parle au nom de Dieu, il est temps de faire revivre notre grandeur d’âme, de choisir la générosité plutôt que l’exclusion.
Allah se décrit comme Al Karim : Le Généreux; Dhul Jalal wal Ikram : Le Détenteur de la majesté et de la générosité; Al Latif, Le bienveillant; Al Wadud : le Tout affectueux; Al Wahhab : Le Dispensateur par excellence.
Dans le Coran, Allah nous prescrit d’intégrer dans nos vies ces formes de respect avant qu’il ne soit trop tard : «Faites l’aumône des biens que nous vous avons accordés avant que la mort ne vous surprenne. Car à ce moment l’homme dira : Seigneur, si tu m’avais accordé seulement un court délai, j’aurai fait des largesses, j’aurais été du nombre des justes ! » (Coran 63 : 10). Par son exemple et son enseignement, le Prophète, paix sur lui, nous a appris la générosité. Personne ne peut l’égaler en générosité. Il personnifiait le principe qui veut qu’il soit préférable de donner que de recevoir.
Le Prophète, paix sur lui, a dit : « La charité est prescrite à tout descendant d’Adam à chaque jour de sa vie. »
Quelqu’un lui demanda : « Que pouvons-nous donner en charité à chaque jour? » Le Prophète a répondu : « La bonté peut prendre plusieurs formes… encourager le bien, décourager le mal, enlever les embûches de la route, écouter la personne sourde, guider la personne aveugle, aider les gens à résoudre leurs problèmes, accourir à toutes jambes vers celui qui appelle à l’aide, mettre la force de vos bras au service du plus faible, toutes ces actions sont les actes de charité qui vous sont prescrits. » Et il a ajouté : « Sourire à votre frère est un acte de charité. » (Fiqh-us-Sunnah, vol, 3 no 98).
La générosité, souvent limitée dans notre esprit à un don en argent ou en biens, prend avec l’islam une autre dimension; tout geste de bonté devient un acte de générosité : que ce soit donner de son temps, prêter une oreille attentive, offrir un mot gentil, même un sourire. Un verset du Coran nous révèle l’aspect le plus important de la charité : « Vous n’atteindriez la (vraie) piété que si vous faites largesses de ce que vous chérissez. »(Sourate Al’Imran, 92).
La principale qualité qui amène les gens à faire preuve de bonté dans le vrai sens du terme, c’est l’altruisme. Cette qualité amène à donner de façon désintéressée ce que nous chérissons le plus avec pour seule préoccupation, le bien-être de nos semblables. L’altruisme est une des valeurs les plus importantes enseignées par les religions et un acte humanitaire reconnu dans toutes les sociétés.
Exemple de générosité
Nous avons été témoins d’un bel exemple de cette générosité dernièrement à L’Université McMaster de Hamilton, où la professeur Muriel Walker qui y enseigne la littérature française, a décrété une journée hijab. « Il peut être difficile pour les femmes de porter le hijab, a-t-elle déclaré. Je souhaite que ce geste soit une occasion de sensibiliser les gens à l’islam… vous ne devriez pas craindre les musulmans. »
La professeur Walker a porté le hijab les vendredis, important jour de prière pour les musulmans, pendant trois mois. « Je voulais simplement essayer de me mettre à leur place, et leur témoigner du respect. »
Ce faisant, la professeur a mis en application les nobles principes de l’enseignement suivant : « La meilleure charité est celle qui est donnée quand la personne est en difficulté. » (Ibn Katheer).
Dans un de ses sermons, la Prophète, paix sur lui, a déclaré : « Ô peuple ! Sachez que Dieu a choisi pour vous l’Islam comme religion. Ornez votre Islam de générosité et de valeurs morales. Sachez que la générosité est un arbre céleste dont les racines sont au paradis et les branches dans ce monde. Les généreux s’accrocheront à une de ses branches qui les transporteront au Paradis. Quant à la cupidité, c’est un arbre dont les racines sont en enfer et les branches dans ce monde. Quiconque se cramponne à sa cupidité se retrouvera en enfer. »
Mettons en place une politique de générosité
M. Keith Ellison a été élu en novembre de l’année dernière à la Chambre des Représentants des États-Unis, pour le 5e District du Minnesota. Il est le premier musulman élu au Congrès américain. Au début de l’année, il faisait publier dans le Washington Post un texte d’opinion intitulé : Choosing Generosity,Not Exclusion (choisir la générosité plutôt que l’exclusion).
« Quelque part à Minneapolis, à Jackson ou à Baltimore, quelque part aux
États-Unis aujourd’hui, il y a un jeune couple qui se sent démuni. L’un d’eux a peut-être été congédié à cause du phénomène de la sous-traitance, et l’autre travaille peut-être pour un salaire proche du salaire minimum. Ils n’ont probablement pas d’assurance médicale…
Les temps sont durs pour les travailleurs, mais ici, en temps de crise, les gens se tournent souvent vers la religion.
Quand notre couple se présente à l’église le dimanche, le prédicateur va sans doute leur parler de l’amour indéfectible de Dieu. « Dieu vous aime ». Mais ce que le prédicateur leur dira ensuite est déterminant; pas seulement pour le jeune couple, mais pour nous tous…
Est-ce qu’il leur dira « Dieu vous aime, mais seulement vous et ceux qui vous ressemblent? » ou bien leur dira-t-il « Dieu vous aime et vous devez aimer autant que vous-même vos voisins, peu importe leur couleur, leur culture ou leur religion? » Dans un cas le message entraînera l’esprit d’avarice, une exclusion des « indignes »; dans l’autre il entraînera un esprit de générosité et l’inclusion de tous.
…Aujourd’hui, nous sommes amenés à croire au mythe de la pénurie, qu’il n’y en a pas suffisamment, qu’on manque de tout. Nous vivons dans une société dans laquelle nos dirigeants nous disent que l’on peut se permettre de réduire l’imposition des riches, mais que l’on ne peut pas se permettre de hausser le salaire de base ni de mettre en place un système de santé. On peut se permettre de subventionner les compagnies de pétrole et de charbon, mais on ne peut venir en aide aux familles qui peinent à payer des services de garde ou une éducation supérieure pour leurs enfants. Mais ça ne devrait pas se passer comme ça. Nous avons besoin d’une politique de la générosité fondée sur l’abondance réelle contrairement à une politique de pénurie. »
M. Keith Ellison nous rappelle que nous ne serons pas vraiment des gens de bien tant que nous ne ferons pas naître un esprit de générosité en faisant, du fond du cœur, don de nous-mêmes et de ce qui nous est le plus cher.
Médaille de bravoure
Le 8 juin 2005, le jeune Osman Hersi, âgé de 17 ans, a sauvé la vie d’un homme aveugle qui était tombé sur les rails à la station de métro Sheppard-Yonge de Toronto.
En route pour l’école, Osman attendait le métro lorsqu’il aperçut une personne aveugle chanceler vers la bordure de la plate-forme et tomber sur les rails. Osman s’est précipité et, sans égard pour sa sécurité, a sauté sur les rails où la victime était étendue, inanimée.
Déterminé à le sauver, Osman l’a soulevé et amené vers la plate-forme où d’autres passagers l’ont aidé à remonter. Il est monté à son tour juste à temps pour éviter le train qui pénétrait avec fracas dans la station.
Osman Hersi a été honoré par la Gouverneure générale du Canada, Michaëlle Jean, qui lui a remis la médaille de la bravoure.
Cet acte instinctif d’altruisme, de don de soi posé par Osman Hersi illustre bien la véritable générosité : un moyen pour une personne de rendre la vie plus facile pour quelqu’un d’autre.
*Extrait du sermon du vendredi livré au Centre ISNA du Canada,
le 20 juillet 2007
Lettre à ma fille
26 Jan | Filed Under Opinion | Leave a Comment
Alain Gresh, Le Monde diplomatique
J’ai écrit ce livre pour toi, en pensant à toi et à tous les jeunes de vingt ans. Cela fait plus de deux décennies que j’écris, que je donne des conférences, que j’effectue des reportages sur le conflit israélo-palestinien.
J’ai débattu ardemment des droits des Palestiniens, du caractère de l’Etat d’Israël, de la paix à venir. Convaincu de la force de la raison et de la logique, de la nécessité de surmonter les préjugés, j’ai essayé de comprendre, de faire comprendre cet Orient prétendument compliqué. Je l’ai toujours fait avec passion, car j’ai le Proche-Orient au coeur, parce que j’y suis né et que j’y ai grandi. Et j’espère vous transmettre, à toi et à tes frères, au moins une once de ce penchant, bien que mon itinéraire ne soit ni le tien ni le leur.
Avec l’échec des accords d’Oslo, avec la spirale de la violence au Proche-Orient, j’ai été pendant un temps saisi par le découragement. Une nouvelle fois la paix s’éloignait, une nouvelle fois la région se trouvait emportée dans la folie et les affrontements. Pis, le conflit débordait dans l’Hexagone. Des milliers de Français juifs, souvent très jeunes, manifestaient devant l’ambassade d’Israël, quelques-uns aux cris de « Mort aux Arabes ! ». Ailleurs, d’autres jeunes Français, souvent d’origine maghrébine, clamaient leur indignation devant la répression en Cisjordanie et à Gaza, quelques-uns aux cris de « Mort aux juifs ! ». Des synagogues ont été attaquées, brûlées. Pendant plusieurs semaines, le spectre d’une guerre communautaire a flotté sur la « douce France ». Au-delà de la condamnation de principe de toutes les manifestations d’antisémitisme, les responsables politiques ont paru paralysés. Dans les collèges, les lycées, des enseignants tétanisés expliquaient qu’ils préféraient garder le silence plutôt qu’ouvrir le débat : les solidarités « communautaires » – les « feujs » avec Israël, les « beurs » avec les Palestiniens, les « Français de souche » regardant ailleurs – paraissaient tellement fortes, tellement « naturelles », tellement insurmontables ; il valait mieux éviter de les exacerber.
Comment consentir à ce fossé ? Pour moi, cela reviendrait à abdiquer les principes qui ont fondé mon travail, mes engagements, mes convictions. J’appartiens à une génération qui est venue à la politique – comme on dit venir au monde – dans les années 1960 à travers le formidable mouvement de décolonisation et à la faveur de la lutte, que nous proclamions invincible, du peuple vietnamien contre l’agression des États-Unis. Les clivages étaient alors politiques, idéologiques, oserais -je ajouter si ce mot n’avait désormais mauvaise presse. Ni les origines des uns, ni la religion des autres n’avaient de poids dans nos analyses, nos luttes, nos certitudes. Nous nous voulions partie intégrante de l’humanité, au-dessus des préjugés, des assignations de la « race » ou même de la nation. C’est ce qui nous avait séduits dans le message universaliste du marxisme : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »
Certes, le conflit israélo-arabe était plus compliqué que la guerre au Vietnam. La victoire israélienne sur l’Égypte, la Syrie et la Jordanie durant la guerre de juin 1967 avait soulevé en France un enthousiasme délirant. Le poids du génocide des juifs, le mythe du kibboutz (exploitation agricole collective) socialiste, mais aussi le sentiment de « revanche » anti-arabe cinq ans seulement après la fin de la guerre d’Algérie autant de facteurs qui expliquaient ces prises de position unilatérales en faveur d’Israël. Mais pour l’essentiel les affrontements restaient politiques. Et dans les organisations communistes et d’extrême gauche, où des juifs militaient en nombre, nous défendions, encore une fois, des positions internationalistes.
Pourtant, nous étions les héritiers d’une tradition nationale. Nous étions encore fascinés par ces Français déclarés traîtres à leur patrie pour s’être engagés aux côtés du Front de libération nationale algérien ; on les appelait les « porteurs de valise ». Contrairement à Albert Camus, ils avaient préféré la justice à « leur mère ». Né en Egypte, d’une mère d’origine russe juive et d’un père copte, athée mais respectueux des croyants, je me reconnaissais dans le pays des Lumières. Je te l’ai déjà dit, ma fille, j’ai l’immense privilège d’avoir « choisi » ma nationalité : le lycée du Caire m’avait fait Français de culture et de coeur, même si je ne l’étais pas de sang. J’admirais Voltaire. Il s’était engagé dans l’affaire Calas, défendant ce calviniste accusé en 1761 d’avoir tué son fils prétendument converti au catholicisme, et exécuté l’année suivante à Toulouse. L’affaire divisa la France. Il fallut attendre 1765 pour que Calas soit réhabilité après que Voltaire eut plaidé sa cause avec tout le talent et l’énergie qu’il mettait, par ailleurs, à combattre les fanatismes religieux, y compris le protestantisme, et les privilèges des Églises.
« Avec mon frère contre mon cousin, avec mon cousin contre les étrangers » : l’adage, paraît-il, résumait la spirale des massacres que connaissait le Liban plongé dans la guerre civile, durant les années 1970. Cette logique, je l’ai toujours rejetée. Faut-il l’accepter aujourd’hui, à l’heure où l’on célèbre le « village planétaire », les droits universels de la personne et l’égalité entre êtres humains ? Faudrait-il considérer comme légitime que les juifs soient solidaires d’Israël, les musulmans des Palestiniens ? On peut comprendre des proximités familiales, affectives, religieuses. « Presque tous les juifs de Strasbourg, notait un responsable du Conseil représentatif des organisations juives de France (CRIF) après divers incidents antisémites à l’automne 2000, ont de la famille là-bas. Le sentiment de base est une réaction d’anxiété pour les proches. Dès qu’un danger menace Israël, la solidarité joue à plein. » Quant aux jeunes d’origine musulmane, ils s’identifient à ces lanceurs de pierres, pour des raisons sociales – « Déshérités de tous pays, unissez-vous » – ou par un sentiment, plus ou moins diffus, d’appartenance culturelle et religieuse. Une note des Renseignements généraux du mois de décembre 2000 soulignait que les agressions antisémites, assez isolées, exprimaient surtout le défoulement de quelques jeunes des cités et qu’on ne devait pas leur attribuer de caractère politique. Mais cela durera-t-il ?
Car la gauche reste étrangement à l’écart des événements de Palestine. Figée par la crainte de débordements, faisant appel aux autorités religieuses pour calmer les tensions, elle a abandonné à leur sort ces jeunes qui grandissaient en dehors de son influence, de sa culture, de sa vision du monde. Elle n’a pas su s’adresser à eux, répondre aux tourments qu’ils rencontraient dans les cités, trouver les mots qui touchent, mener les actions qui auraient pu donner à ce qui se passait en Palestine et en Israël un contenu universel. Écoeurés, vers qui se tourneront ces jeunes ? Vers ceux qui donnent à ce combat une explication, et une solution, religieuse ou communautaire ?
Pourtant, des voix courageuses, même minoritaires, rejetèrent et cette cécité de la gauche, et la dérive des solidarités « communautaires ». Le 18 octobre 2000, Le Monde publiait un appel : « Citoyens du pays dans lequel nous vivons et citoyens de la planète, nous n’avons pas de raisons ni pour habitude de nous exprimer en qualité de juifs », écrivaient des dizaines d’intellectuels, dont le résistant Raymond Aubrac, l’ancien président de Médecins sans frontières Rony Brauman, le philosophe Daniel Bensaid, le médecin Marcel-Francis Kahn, l’avocate Gisèle Halimi, le mathématicien Laurent Schwartz, l’historien Pierre Vidal-Naquet.
« Nous combattons, poursuivaient-ils, le racisme, dont, bien sûr, l’antisémitisme sous toutes ses formes. Nous condamnons les attentats contre les synagogues et les écoles juives qui visent une communauté en tant que telle et ses lieux de culte. Nous refusons l’internationalisation d’une logique communautaire qui se traduit, ici même, par des affrontements entre jeunes d’une même école ou d’un même quartier. ».
« Mais, en prétendant parler au nom de tous Ies juifs du monde, en s’appropriant la mémoire commune, en s’érigeant en représentants de toutes les victimes juives passées, les dirigeants de l’État d’Israël s’arrogent aussi le droit de parler, malgré nous, en notre nom. Personne n’a le monopole du judéocide nazi. Nos familles aussi ont eu leur part de déportés, de disparus, de résistants. Aussi le chantage à la solidarité communautaire, servant à légitimer la politique d’union sacrée des dirigeants israéliens, nous est-il intolérable. ». Quelques semaines plus tard, avec des intellectuels arabes ou d’origine arabe, ils créaient un comité pour défendre une paix juste au Proche-Orient. Les deux groupes – ils ne furent pas les seuls heureusement – tentaient de transcender les logiques identitaires au nom de principes universels et malgré les condamnations : Roger Ascott, dans L’Arche, le mensuel du judaïsme français (juillet-août 2001), dénonça comme « une poignée de demi-traîtres » ces juifs qui n’étaient pas solidaires d’Israël. Il n’a cependant pas exigé qu’on les fusille.
Comme à chaque nouvelle crise dans la région, j’ai été sollicité pour participer à des débats. Les discussions ont souvent été acharnées. J’ai rencontré de nombreux jeunes de ton âge, lycéens ou étudiants. J’ai pris conscience que nous n’avions pas été capables de transmettre cette expérience « internationaliste » que j’évoquais plus haut. Je souhaite, contre tous les vents contraires et sans vouloir idéaliser le passé, endosser ce rôle de « passeur » et transmettre un relais. Ce désir est à l’origine de ce livre. J’ai voulu à la fois rétablir un certain nombre de faits sans lesquels aucune discussion sérieuse n’est possible et exposer les principes sur lesquels se fonde ma manière de voir le conflit.
L’affrontement en Palestine est l’un des plus anciens de la planète. Il remonte à un siècle environ, avec l’émergence du mouvement sioniste en Europe et les premières vagues de colonisation en Palestine. De la Première Guerre mondiale à aujourd’hui, il a impliqué, à chaque époque, toutes les grandes puissances, de l’Empire ottoman à la Russie tsariste, de l’Union soviétique à l’Allemagne nazie, des États-Unis à la Grande-Bretagne. Il s’est traduit par cinq guerres, dont certaines ont failli dégénérer en conflagration mondiale. Dans le programme d’histoire de terminale, qui aborde le monde d’aujourd’hui, le Proche-Orient est éclaté en plusieurs chapitres, en plusieurs thématiques. De surcroît, pour des raisons déjà évoquées, comme nombre de professeurs répugnent à aborder ce sujet « sensible », qui tombe rarement à l’épreuve du baccalauréat, la confusion est de mise. Or la connaissance est une condition indispensable à tout débat. Des points de vue divers peuvent se confronter si jeunes et moins jeunes possèdent, ce qui n’est généralement pas le cas, les éléments historiques de base. Je rappellerai donc les faits et les enchaînements qui me paraissent indispensables à tout débat sérieux.
Mais ces précisions sont insuffisantes. Après tout, il existe déjà des centaines d’ouvrages décortiquant le conflit, son histoire et ses protagonistes. Ce n’est pas pour cela que les « spécialistes » tombent d’accord. Pourquoi ? Parce que chacun lit, consciemment ou non, ce conflit à travers des « grilles d’analyse », qui donnent un « sens » aux événements. Que répondre à quelqu’un qui proclame que la terre d’Israël a été donnée aux juifs par Dieu ? Peut-on contester Dieu ? Une vision religieuse, fondée sur un message divin, est non négociable. Comment convaincre des élèves musulmans qui pensent que la Palestine est un waqf (bien de mainmorte) islamique et qu’elle ne peut être un élément de marchandage ou de compromis ?
Comprends-moi bien. La ligne de démarcation, pour ce qui concerne la Palestine ou pour tout autre affrontement, ne passe pas toujours entre les religieux et les autres. Certains laïques défendent des positions nationalistes extrémistes, qui attribuent une supériorité aux « leurs » contre les « autres » – nous l’avons vu en Serbie ou en Croatie.
Par ailleurs, certains religieux recommandent une lecture humaniste. Dans une tribune publiée dans le quotidien Le Monde du 9 janvier 2001, le rabbin David Meyer rappelait que, dans la tradition juive, l’idée de « terre sainte » ou de « promesse inconditionnelle » sur la terre d’Israël n’existe pas. Il citait le chapitre IV du Deutéronome (un des premiers livres de la Bible) : « Maintenant donc, ô peuple d’Israël, écoute les lois et les règles que je t’enseigne pour les pratiquer, afin que vous viviez et que vous arriviez à posséder le pays que l’Éternel, Dieu de tes pères, vous donne. [...] Voyez, je vous ai enseigné des lois et des statuts, selon ce que m’a ordonné l’Éternel, mon Dieu, afin que vous vous y conformiez dans le pays où vous allez entrer pour le posséder. Observez-les et pratiquez-les ! Ce sera là votre sagesse et votre intelligence aux yeux des peuples [...].Or, quand vous aurez engendré des enfants, puis des petits-enfants, et que vous aurez vieilli sur cette terre, si vous dégénérez alors, si vous fabriquez une idole, image d’un être quelconque, faisant ainsi ce qui déplaît à l’Éternel, ton Dieu, et l’offense, j’en prends à témoin, aujourd’hui contre vous, les cieux et la terre ; vous disparaîtrez promptement de ce pays pour la possession duquel vous allez passer le Jourdain, vous n’y prolongerez pas vos jours, vous en serez proscrits. » Et le rabbin s’interroge sur ce culte insensé « que constitue l’idolâtrie de la terre d’Israël, du “Grand Israël”, qui fait passer « les notions de sainteté et de sacré avant celle du respect de la vie humaine ». Certains de nos intellectuels laïques devraient en prendre de la graine.
Pour ma part, je n’appartiens à aucun « parti de Dieu », je me contente, comme le « bâtard Goetz », le personnage central de la pièce Le Diable et le Bon Dieu, de Jean-Paul Sartre, d’appartenir à celui des hommes, ou plutôt à celui des êtres humains. Je ne reconnais aucune hiérarchie entre eux, pas plus que je ne classe sur une échelle ascendante ou descendante les communautés religieuses ou nationales ; Même si je comprends que, pour des raisons parfois familiales, quelquefois religieuses, souvent culturelles, nous puissions nous sentir plus proches de tel ou tel peuple… À condition de ne pas l’idéaliser, à condition de ne pas absoudre les crimes commis en son nom.
Claude Lanzmann est le directeur des Temps modernes, une revue fondée par Sartre. Elle joua – mais c’était bien avant ta naissance – un rôle dans le débat intellectuel français. Lanzmann a commis un film pitoyable et apologétique sur l’armée israélienne. C’est son droit, nous sommes dans un pays libre. Il en a réalisé un autre, marquant, sur le génocide des juifs. I1 en a tourné un troisième intitulé Pourquoi Israël ? À aucun moment il n’y évoque les Arabes. Interrogé sur le pourquoi de cette absence, il répond, dans une tribune du Monde (7 février 2001) : « C’est à eux de le faire. » Arrête-toi une minute sur l’aberration de ce propos. Les Noirs devraient écrire sur les Noirs, les Arabes sur les Arabes, les juifs sur les juifs… Logique ethnique, tribale, logique de guerre, éloignée de tout idéal humaniste.
En Palestine, il n’existe pour moi aucun droit « naturel » ou « religieux ». Remonter à trois mille ans ou même à mille ans pour définir quel arpent de terre appartient à qui est un exercice absurde, illégitime, mais aussi sanglant. Une telle argumentation a été utilisée par la direction de Belgrade pour justifier un « droit » sur le Kosovo, « berceau de la Serbie ». Nous savons que les nations modernes remontent au XVIIIe siècle et à la Révolution française. Je reviendrai sur ce point dans le chapitre III. Mais l’occupation de telle région française par des tribus germaniques ou de l’Aquitaine par les « Anglois » ne crée aucun droit…
Comment, alors, s’y reconnaître dans des revendications opposées ? Par l’affirmation du primat du droit international. Que disent, en substance, les résolutions des Nations unies sur la Palestine et sur Israël ? Elles reconnaissent que, désormais, sur la terre historique de la Palestine sont installés deux peuples, l’un juif israélien, l’autre palestinien, et que ces deux peuples ont droit chacun à leur État indépendant.
Nuançons néanmoins cette symétrie. D’abord, le peuple israélien dispose déjà d’un État depuis plus de cinquante ans, alors que les Palestiniens en sont toujours privés et vivent dans l’exil forcé ou sous occupation. D’autre part, la situation actuelle est née d’une injustice originelle : les Palestiniens ont été chassés de chez eux, notamment en 1948-1950, par les milices juives puis par l’armée israélienne, comme je le développerai dans le chapitre IV. Cette expulsion, longtemps niée ou refoulée en Israël comme en Occident, est désormais un fait établi, grâce notamment aux travaux des « nouveaux historiens » israéliens. Nous vivons à une époque et dans un ensemble, l’Europe, où l’on invoque à satiété le « devoir de mémoire ».Très bien, mais ne faisons pas preuve de sélectivité. L’injustice faite aux Palestiniens mérite, comme d’autres – multiples durant la période coloniale -, réparation et d’abord reconnaissance. Cette dimension morale ne peut être occultée car elle conditionne une réconciliation entre Israéliens et Palestiniens.
Sur ce conflit pèse lourdement le génocide des juifs. Les prises de position, en France comme au Proche-Orient, sont marquées au fer rouge par ce qui constitue un des crimes les plus abominables de ce siècle. L’anéantissement des juifs par le nazisme et ses alliés, l’incapacité des grandes puissances de l’époque à stopper ce crime ont créé une culpabilité dans les opinions occidentales et une inclination en faveur de ceux qui se revendiquent comme héritiers de l’histoire et de la mémoire des juifs. Ce martyre a favorisé le vote de l’Assemblée générale des Nations unies du 29 novembre 1947 en faveur du partage de la Palestine, et donc de la naissance de l’État d’Israël. Mais ce sont les Palestiniens qui ont payé le prix d’un crime qu’ils n’avaient pas commis. Je reviendrai aussi plus longuement, dans le chapitre V, sur cette contradiction.
Quand on évoque le Proche-Orient, on ne peut pas être « au-dessus de la mêlée ». La neutralité relève de l’illusion. Pourtant, je refuse la solidarité abstraite avec un des deux camps. Je ne pense pas qu’un peuple, quel qu’il soit, soit « bon », « juste », « supérieur » par nature ou par une quelconque grâce divine ou immanente. Aucun peuple n’est investi d’une « mission supérieure ». En revanche, il existe des « causes justes ». Cette distinction échappe parfois aux commentateurs. Richard Liscia, dans un article sur – ou plutôt contre – la presse publié par L’Arche en novembre 2000, dénonçait un des « mécanismes » des médias et du public, la solidarité avec les « révoltés » : « L’admiration du public pour les grévistes de la SNCF et de la RATP, ou pour les transporteurs routiers – qui, pourtant, lui empoisonnent l’existence -, n’est peut-être pas sans rapport avec la défense frénétique de la cause palestinienne. On se range maintenant, presque systématiquement, du côté des révoltés. » Faut-il vraiment s’offusquer que l’opinion soit, spontanément, du côté des victimes ?
Dans Le Figaro, le psychanalyste Daniel Sibony explique que « l’opinion occidentale n’”aime” les gens que victimes. Elle aime les juifs victimes des camps (elle les aime surtout après les camps) et elle aime les Palestiniens victimes des juifs. » Propos ambigu sur les camps mais, encore une fois, est-il si anormal de se sentir solidaire des victimes ? Non, à condition de retenir cette leçon de l’histoire : les victimes d’hier peuvent, malheureusement facilement, se transformer en bourreaux d’aujourd’hui. Les exemples abondent, comme celui, très récent, du Rwanda. Les Tutsis ont été victimes de la part des Hutus d’un génocide, mais une de leurs organisations a réussi à conquérir le pouvoir et elle a commis de terribles massacres. Faut-il pour autant absoudre les responsables du génocide des Tutsis ? Pierre Vidal-Naquet, historien et pourfendeur de la torture durant la guerre d’Algérie, combattant inlassable des causes justes, cite cet ancien commentaire rabbinique de la Bible, que je dédie aux croyants et aux mécréants : « Dieu est toujours du côté de qui est persécuté. On peut trouver un cas où un juste persécute un juste, et Dieu est du côté du persécuté ; quand un méchant persécute un juste, Dieu est du côté du persécuté ; quand un méchant persécute un méchant, Dieu est du côté du persécuté, et même quand un juste persécute un méchant, Dieu est du côté de qui est persécuté. »
Les intellectuels français, eux, ne le sont pas toujours. Le silence de nombre d’entre eux depuis le déclenchement de la seconde Intifada est assourdissant. Et puis, parfois, on aurait préféré qu’ils s’abstiennent. Dans une hallucinante tribune (Libération, 10 juillet 2001), trois d’entre eux, Marc Lefevre, Philippe Gumplowicz et Pierre-André Taguieff, soutenus par une dizaine de leurs collègues, dénoncèrent la visite de solidarité d’une délégation qui comprenait notamment José Bové dans les territoires occupés. Le surtitre résumait le propos : « Les malheurs des Palestiniens viennent de leur direction politique corrompue et non des colons israéliens, comme l’affirme le leader syndical [José Bové]. » Les 400 000 colons ? Seule une petite minorité d’entre eux – 30 000 – sont des fanatiques religieux ; pourquoi s’inquiéter alors, ils seront évacués le moment venu. La répression israélienne ? Elle n’est même pas évoquée, les signataires dénoncent uniquement les attentats « barbares ». « Les bases d’un accord définitif pour solde de tout compte » ? Elles ont été définies à Taba en janvier 2001, écrivent les auteurs, ce qui est vrai ; seul Arafat n’a pas voulu se saisir de cette chance, ce qui est mensonger. À moins que ce ne soit pure ignorance érigée en argument théorique. Une solution fondée sur deux États est la seule possible ? Nous sommes béats d’entendre qu’Ariel Sharon « l’admet également quand les micros sont débranchés ». Sans doute comme l’Afrique du Sud de l’apartheid acceptait l’indépendance des bantoustans… Le jour de la parution de ce texte, l’armée israélienne détruisait une vingtaine de maisons palestiniennes à Jérusalem et dans la bande de Gaza. Nombre de familles se retrouvaient à la rue. Mais pourquoi s’inquiéter, ces maisons seront reconstruites un jour…
Décidément, on applique à ce petit territoire Palestine-Israël d’autres principes, d’autres règles d’analyse que ceux que l’on utiliserait ailleurs. Je suis toujours confondu de constater que des intellectuels éminents, prompts à se mobiliser pour d’innombrables causes, renâclent quand il s’agit de la Palestine. Même un philosophe comme Jean-Paul Sartre, dont les positions généreuses sont connues, de la guerre d’Algérie à la lutte des Noirs américains, était pour le moins timoré en ce domaine. Souvent inconsciemment, nous appliquons au Proche-Orient la règle « deux poids, deux mesures ».
« Est-ce ratiociner que de se demander d’où venaient ces enfants, qui les avait mis en première ligne, dans le cadre de quelle lugubre stratégie du martyre ? [...] Est-ce faillir, oui, que de suggérer que la brutalité insensée de l’armée sud-africaine, cette débauche et cette disproportion des moyens employés étaient une réponse à ce qu’il faut appeler une déclaration de guerre des Noirs ? »Ces mots, s’ils avaient été écrits au lendemain des émeutes de Soweto de 1976, qui virent se soulever la jeunesse des townships d’Afrique du Sud, auraient définitivement discrédité leur auteur…
Or ce texte, Bernard-Henri Lévy l’a écrit dans Le Point du 13 octobre 2000. On lisait ainsi : « Est-ce ratiociner que de se demander d’où venaient ces enfants, qui les avait mis en première ligne, dans le cadre de quelle lugubre stratégie du martyre ? [...] Est-ce faillir, oui, que de suggérer que la brutalité insensée de l’armée israélienne, cette débauche et cette disproportion des moyens employés étaient une réponse à ce qu’il faut appeler une déclaration de guerre des Palestiniens ? » Des dizaines de jeunes de moins de 18 ans, parfois des enfants, furent tués durant les premières semaines de la seconde Intifada. Et Bernard-Henri Lévy se demande ce qu’ils faisaient en première ligne. Se serait-il posé la question si ces jeunes avaient été bosniaques ou tchétchènes ?
Quelques semaines plus tard, Bernard-Henri Lévy « rectifie » légèrement le tir, si l’on peut dire, à la suite d’un voyage en Palestine : « Un argument que je n’utiliserai plus, reconnaît-il, après avoir entendu des mères palestiniennes me dire, comme toutes les mères du monde, leur folle angoisse quand, à l’heure de la sortie de l’école, elles ne voient pas rentrer leur fils : “les enfants délibérément mis en avant, sciemment transformés en boucliers humains, etc.” » Mais il ajoute que le petit Mohamed El Dourra, cet enfant dont la mort a été filmée en direct par les caméras de télévision, a été tué par « une balle “perdue” », non par « le tir ciblé d’un soldat juif assassin d’enfants » (Le Point, 24 novembre 2000). Ainsi, Bernard-Henri Lévy a besoin de faire le voyage en Palestine pour comprendre que les mères palestiniennes ne hurlent pas de joie quand tombent leurs enfants, que les Palestiniens sont, tout simplement, des êtres humains ?
L’Histoire joue parfois de drôles de tours, comme le prouve cette information. La manifestation a été très dure. Les affrontements se sont prolongés. À l’issue d’une journée d’émeutes, on relève 9 morts et 44 blessés graves. Sur ces derniers, 18 sont âgés de 8 à 16 ans, 14 ont entre 16 et 20 ans. La presse dénonce alors ces parents qui se servent de leurs enfants comme « boucliers humains » ou qui les envoient au casse-pipe alors qu’eux restent tranquillement à la maison. Ces faits se passent bien en Palestine, mais en… novembre 1945 à Tel-Aviv. Les manifestants étaient alors des juifs qui protestaient contre les restrictions de l’immigration. Davar le quotidien de la centrale syndicale juive (la Histadrout) publia une caricature qui lui coûta une interdiction d’une semaine : un médecin, aux côtés d’enfants blessés sur leur lit d’hôpital, dit à un collègue : « Bons tireurs, ces Anglais ! Des cibles si petites, ils ne les ratent pas ! »
Cet épisode a été rapporté par Charles Enderlin, correspondant de France 2 à Jérusalem, dont l’équipe a filmé en direct la mort du petit Mohamed El Dourra. Bernard-Henri Lévy aurait-il écrit à l’époque que les jeunes manifestants avaient été tués par une « balle perdue » ? Et que signifie sa formule « soldat juif assassin d’enfants » ? Une semonce à tous ceux qui critiquent l’armée israélienne : vous seriez porteurs d’un antisémitisme camouflé, vous propageriez les pires clichés de l’antisémitisme, des juifs meurtriers d’enfants. Si notre « philosophe » avait tout simplement lu la presse israélienne, il aurait su que, oui, des soldats israéliens tuent délibérément, y compris des enfants.
La journaliste israélienne Amira Hass a publié ce dialogue insensé avec un tireur d’élite de l’armée israélienne : « On nous interdit de tuer les enfants », explique-t-il en parlant des ordres de sa hiérarchie. Mais il ajoute :« Vous ne tirez pas sur un enfant qui a 12 ans ou moins. Au-dessus de 12 ans, c’est autorisé. C’est ce qu’ils nous disent » (Le Monde, 24 novembre 2000). L’organisation israélienne de défense des droits humains B’Tselem, s’appuyant sur les chiffres mêmes de l’armée israélienne, a montré que dans les trois quarts des incidents les plus mortels, entre le début de l’Intifada et le 15 novembre 2000, on n’avait décelé aucune présence de tireurs palestiniens (International Herald Tribune, 14 décembre 2000). La presse a mentionné les nombreux cas où des Palestiniens, oui, des enfants, avaient été délibérément tués alors que la vie des soldats n’était nullement en danger. Le refus de l’armée d’ouvrir des enquêtes sur la plupart de ces cas encourage évidemment un tel comportement. Et une enquête du journaliste israélien Joseph Algazy, du quotidien Haaretz, a révélé le cauchemar de dizaines de Palestiniens de 14, 15 ou 16 ans battus, maltraités, torturés dans les prisons israéliennes.
L’affaire de Mohamed El Dourra a frappé un point sensible, provoquant d’autres réactions ahurissantes. Claude Lanzmann, encore lui, a expliqué dans Les Temps modernes ce qui le « révolte » dans l’affaire : « C’est que cette mort a été filmée en direct par le cameraman arabe d’une chaîne française de télévision. Moi, si je vois un gosse qui risque d’être tué sous mes yeux, ma tendance serait plutôt d’y courir et d’essayer de le sauver’ plutôt que de flatter ce que Lacan appelait la pulsion “scopique” (ou “scoopique”, comme on voudra). » Charles Enderlin, dont dépendait Talal, le cameraman mis en cause, s’interrogeait dans un courrier au Monde, où il se définissait ironiquement comme « journaliste juif de la chaîne française France 2 » :« Devons-nous signer nos reportages en signalant aux téléspectateurs notre appartenance nationale ou religieuse : journaliste juif, cameraman arabe, preneur de son chrétien, monteur vidéo vietnamien ? » Et il précisait : « Sous le feu pendant quarante minutes, [Talal] a craint lui-même d’y laisser la vie, m’appelant plusieurs fois depuis son téléphone portable pour me demander de m’occuper de sa famille si lui aussi était tué. Les autres cameramen présents sur les lieux ont filmé la scène, Talal et son assistant se protégeant derrière une camionnette blanche au milieu du carrefour. Un ambulancier a tenté de porter secours au petit Mohamed et à son père. Il a été tué. Mais faut-il souligner qu’il était arabe, palestinien et musulman ? »
Une seule question mérite d’être posée : comment un soldat peut-il viser des enfants et les tuer ? Toute autre interrogation est obscène, s’émeut le psychiatre palestinien Eyad Serraj. C’’est de cette obscénité que nous devons nous garder en plongeant dans l’histoire de ce conflit. Je n’entrerai pas dans le détail, les livres sont innombrables sur le sujet ; je ferai le choix des enchaînements qui me semblent indispensables pour comprendre le conflit. « Vers l’Orient compliqué, je m’envolais avec des idées simples », a écrit Charles de Gaulle. Cette formule rabâchée sert souvent à justifier des prises de position en contradiction avec les valeurs universelles. Envolons-nous plutôt vers cet Orient compliqué avec la boussole de la raison humaine.
Ce livre d’Alain Gresh est né d’une indignation, mais aussi d’une volonté de comprendre, et de faire comprendre, la situation au moyen-orient aujourd’hui. Le premier chapitre du livre est en forme d’une lettre de l’auteur à sa fille. Il est disponible en lecture libre sur le site du Monde Diplomatique.
Alain Gresh est directeur adjoint du Monde diplomatique. Spécialiste du Proche-Orient, il est notamment l’auteur de L’islam, la République et le monde (Fayard, Paris, 2004) et de Les 100 clés du Proche-Orient (avec Dominique Vidal, Hachette Pluriel, Paris, 2003). Il tient le blog Nouvelles d’Orient.
Au théâtre du Moyen-Orient
23 Jan | Filed Under International, Opinion | Leave a Comment
Par Asmaa Ibnouzahir, Présence Musulmane
1948, une naissance. Le début d’une vie. Une vie qui s’est construite sur le projet de disparition d’une autre. Expropriations, déportations, destructions de maisons, d’oliviers et de champs, viols, massacres. Tout était légitime pour vider ce qui sera le berceau de ce nouveauné.
Ce bébé se développera vite et deviendra aussitôt un adolescent, puis un adulte fort, mais toujours protégé par son papa adoptif, les Etats-Unis. Comme pour tout parent, l’amour inconditionnel porté à l’enfant peut facilement mener à la surprotection aveugle. Mais soit !
Le prix à payer n’est pas très cher…quelques vies humaines ! Enfants, femmes, hommes, chrétiens, musulmans…arabes.
Soixante ans, des milliers de vies perdues et d’enfants traumatisés plus tard, on assiste à une reprise du spectacle mettant en scène l’enfant devenu un adulte voyou, son parent toujours aussi amoureux et des centaines de spectateurs. Ceux-ci observent, « tiraillés » entre leur support au puissant « Papa du monde » et ce pour quoi ils se sont mis un jour d’accord…ledroit international. Mais, les minutes, les jours, les années passent, les spectateurs attendent avec impatience. Peut-être l’entracte leur permettra-t-elle d’espérer que ce théâtre tire à sa fin, afin de leur éviter tout ce dérangement et, surtout, ce « déchirement » psychologique.
Puis, le rideau se lève de nouveau. Vingt jours successifs de massacres, tueries aveugles, tirs bien ciblés, c’est-à-dire visant des civils. Les Palestiniens doivent apprendre leur leçon. Aux prochaines élections, ils y penseront deux fois avant de cocher la petite case de leur parti favori. Telle est la leçon que notre acteur principal voulait donner aux figurants ! La violence n’est-elle pas de nos jours un moyen favori pour apprendre aux peuples « non-civilisés» la « bonne démocratie » ! Il faut éduquer les Palestiniens. Et quoi de mieux que des chars blindés et des raids aériens pour le faire. A chaque levée du rideau, on préfère ne pas penser que ce spectacle, ce cirque devrait-on dire, a commencé il y a 60 ans. On préfère le vivre au jour le jour. Sinon, le poids serait trop lourd à porter sur notre conscience.
Soixante ans, c’est trop. Alors, les conséquences sont mêlées aux causes, et on brouille ainsi les consciences. Le Hamas devient alors la cause de la punition affligée par Israël et non la conséquence de l’occupation. Décidemment, cette pièce nous en rappelle d’autres.
On a assisté à travers les siècles à une série de guerres, de conflits, de colonisations. Toutes ces pièces avaient comme point commun un oppresseur et un opprimé. Aux yeux des premiers, les seconds étaient des terroristes (exemples de l’Algérie et la France, l’Irlande et l’Angleterre, les Etats-Unis et le Vietnam, la Palestine et Israël, etc.) Mais, aux yeux du monde, des dizaines d’années plus tard, les opprimés étaient de braves résistants qui refusaient de se plier devant leurs bourreaux. Oui, ils utilisaient tous les moyens à leur disposition, parfois peu légitimes. Oui, il leur arrivait de tuer des innocents. Mais la haine et la rage alimentées par l’oppression ne mènent pas toujours vers les actions les plus posées etréfléchies. Si nous quittions notre rôle de spectateurs, notre devoir serait alors de tenter de comprendre les motifs de cette résistance, parfois violente, pour éliminer le problème à la source.
Je dis, parfois violente, car le peuple palestinien résiste depuis 60 ans en restant vivant, en quittant ses demeures quand les forces de l’occupation lui demandent de le faire pour construire le Mur de fer, par exemple. C’est en soi, une résistance non-violente. Le refus de disparaître de ce peuple est la racine-même de leur résistance. Les tirs de roquettes qui surviennent de temps en temps sont des explosions de frustration, de raz le bol. Mais, comme toujours des pertes de vie humaines s’inscrivent dans le chapitre des conséquences.
Ce conflit a fait dire à plusieurs que l’histoire se répète. Occupation de territoires, ségrégations, droits de propriétés ou droit de circulation basés sur l’ethnie, bantoustans.
L’Afrique du sud au temps de l’Apartheid. Cependant, avant ce dernier conflit, il n’y a pas eu de 11 septembre ! Aujourd’hui, Israël et ses alliés ont bien compris comment exploiter cet évènement qui allait servir d’épouvantail à tous ceux qui oseraient questionner la légitimité de certaines actions des grandes démocraties. Le 11 septembre. Ben Laden. « La haine de la démocratie ». Les musulmans. Surtout les musulmans. Tout musulman dans un territoire occupé ou agressé devient alors un terroriste en puissance et donc une cible légitime pour les défenseurs de la démocratie ! La preuve ? Les chiffres des victimes civiles présentés pourcette dernière offensive israélienne ne comptent pas les hommes ; uniquement les femmes et les enfants. Les hommes armés ou pas, vieux ou jeunes, chrétiens ou musulmans.
Peu importe ! Tous de potentiels dangers pour la « seule démocratie du Moyen-Orient.» Ceci se présente comme le prolongement de cette action des plus barbares qu’un jour Ariel Sharon avait commise en entrant dans un camp de réfugiés et en égorgeant plusieurs enfants. Ils risquaient de devenir de futurs agresseurs du « gardien de la paix au Moyen-Orient.» Une seule solution : il fallait éliminer le problème à la source !
Aujourd’hui, la trêve a été annoncée. Certains spectateurs applaudissent la bonté de notre acteur principal, sa générosité et son bon sens. Merci Israël d’avoir daigné retenir toute ta puissance et laisser vivre ces pauvres petits survivants. On applaudit.
Nous sommes encore une fois à l’entracte. Dans les coulisses cependant, c’est la répétition. Loin des caméras, des spectateurs. Mais, loin des yeux, loin du coeur. Tant que nos médias n’en parlent pas, on ne s’en mêle pas…jusqu’à la prochaine levée du rideau.
Anne… où es-tu?
21 Jan | Filed Under International, Opinion | Leave a Comment
Par Shelina Merani, Présence Musulmane
Un des souvenirs les plus chers de ma jeunesse est celui où je me pelotonne dans mon lit le soir pour lire les mots évocateurs d’Anne Frank. Je plonge dans les pages de son journal tout en pensant qu’elle n’a pas d’amis intimes à qui elle peut se confier. Ses mots s’adressent à moi.
Elle me confie ses pensées les plus secrètes. Elle partage avec moi l’amitié émouvante qu’elle vit avec Peter, ses peurs, sa peine ainsi que ses moments de joie qui rendent plus supportable l’incertitude quotidienne là-haut dans le grenier : l’Annexe, où elle, ainsi que ses parents et sa sœur se cachent des Nazis.
J’étais moi-même une adolescente qui se débattait dans son « grenier » personnel. Je ne savais pas d’où je venais et je tentais de savoir qui j’étais, mais je ne me sentais plus seule dans ma quête. Anne était avec moi. Le 16 mars 1944, elle écrit : « Ce qu’il y a de bien, c’est que je puisse écrire toutes mes pensées et mes sentiments, sinon j’étoufferais. »
Des années plus tard alors que je traversais l’Europe sac au dos, me cherchant toujours, j’ai parcouru les rues d’Amsterdam en scrutant la foule dans l’espoir d’y rencontrer Anne.
Le souvenir d’Anne s’est ravivé ces derniers jours, depuis l’offensive israélienne contre Gaza. J’imagine les rues désertes, les bombes qui ont tué enfants, mères, pères, frères, sœurs, grands-parents, cousins, êtres chers et amis. Je pense aussi aux adolescentes qui ont tout perdu. Qui les soutiendra tout comme Anne l’a fait pour moi?
La lutte qu’Anne et sa famille ont menée en Allemagne est celle que mènent les Palestiniens aujourd’hui : un refus clair et inconditionnel de tout racisme; fut-il anti-juif, anti-arabe, anti-chrétien ou anti-musulman.
Tout comme à l’époque des Nazis, nous retrouvons encore aujourd’hui dans nos sociétés la passivité et l’hypocrisie généralisées qui ont conduit à la mort des millions de Juifs. Qu’il émane des médias ou des gouvernements, un règne de terreur intellectuel entoure cette lutte.
Nous devrions pourtant savoir. L’histoire ne nous a-t-elle pas enseigné que la couverture médiatique combinée à un manque de transparence a contribué à l’escalade de la machine infernale des Nazis.
Voici un exemple de distorsion médiatique. On nous fait croire que les milliers de personnes qui descendent manifester dans les rues depuis l’offensive israélienne contre Gaza, sont des musulmans. Ça n’est pas le cas. Ce sont des citoyens de partout dans le monde, refusant ce lavage de cerveau et se mobilisant au nom de l’humanité. Ils protestent pour ceux qui sont morts, ceux qui continuent de souffrir dans la misère la plus absolue et pour ceux qui ont déjà tout perdu.
Et le 4 août 1944, une autre famille perdait tout. Alors que les gens du grenier vaquaient à leurs occupations quotidiennes, on frappa à la porte. Quelqu’un les avait trahis.
C’est maintenant notre chance. C’est le moment de mettre fin à la trahison dont sont victimes les Palestiniens. Cela ne demande rien de moins qu’un mouvement global tel que le mouvement anti-apartheid en Afrique du sud.
Ce Mouvement Global de Résistance Non Violente sera la lutte que nous devons entreprendre pour libérer les Palestiniens de leur grenier. C’est un appel au respect de leurs droits humains les plus fondamentaux.
Et voilà ce qu’Anne aurait souhaité.
C’était toi ou c’était l’autre?
19 Jan | Filed Under Uncategorized | Leave a Comment
Par Mehdi Hamdad
…C’était toi ou c’était l’autre?
Qui est l’invité et qui est l’hôte?
À qui le monopole de la faute?
Des bombes et des idées, nées de la misère et de l’amertume
de sable et des pleurs, des pierres et du sang
des braves et des pleutres, des femmes et des enfants
les mains sanglantes
tant de bottes et de fusils n’auront rien conquis
n’auront rien compris
…C’était toi ou c’était l’autre?
Qui est l’invité et qui est l’hôte?
À qui le monopole de la faute?
Sinistre non-dit, triste compromis, dans la bouche d’une intifada qui dit « réveille-toi! », les yeux plus gros que le ventre,
les mains tremblantes
l’amour et la haine impossibles à digérer, empêtrés dans nos dualités
les mains liées
par les décisions que l’on ne peut pas expliquer, et que l’on ne veut pas prendre.
Savoir dire non à toute son humanité, pour une patrie de liberté, un cadeau piégé
de tous bords tous côtés; et tous les enfants
israélo-palestiniens
tendent vers demain, les cœurs absurdes
les mains savantes
les solutions soufflées par leur consciences à l’insu de leur parents,
pour résoudre une souffrance, qu’ils n’auront que trop vécu…
Quand le bonheur est en vacances pour trop longtemps; deux roses poussent, en chiens de faïence, et l’à-venir tente sa chance
les mains indignées
…C’était toi ou c’était l’autre?
Qui est l’invité et qui est l’hôte?
À qui le monopole de la faute?
Symphonie douloureuse, compassion silencieuse, et ce cri qui résonne…
Sacré printemps.
C’est sa désespérance qui donne à la liberté sa triste mine
Deux pas en avant, un de reculons
sachons que les chemins que nous labourons
mènent en Israël et en Palestine.
*Titre de l’image, “Reseau de souffrance”, artist inconnu, publier avec permission de Creative Commons
Gaza : Après le Déluge
18 Jan | Filed Under International | Leave a Comment
Par Tariq Ramadan
Gagné-Perdu…Perdu-Gagné ?
Le premier ministre Ehut Olmert a annoncé que le gouvernement israélien avait obtenu ce qu’il voulait et qu’il pouvait envisager unilatéralement un cessez-le-feu. Après une « guerre », une offensive, et au fond un carnage de trois semaines, l’administration israélienne « entend » les voix de l’indignation à travers le monde. Un retour au calme serait donc possible, et la paix envisageable.
De nombreux analystes et commentateurs, dont le rédacteur en chef de la BBC pour le Moyen-Orient, Jeremy Bowen, mettent en évidence les calculs politiciens et stratégiques qui ont conduit à cette décision. Si l’humanitaire et le respect de la vie des civils avaient vraiment joué un rôle, ce cessez-le-feu aurait été décidé bien avant. Après avoir décimé la bande de Gaza, et en stoppant unilatéralement son offensive, Israël, d’une part, se donne les moyens d’accueillir le nouveau président Barack Obama (qui prend ses fonctions le 20 janvier) en position de force (mais plus dans un rôle d’agresseur effectif) et il place, d’autre part, les Palestiniens dans une situation difficile : obligés de se plier aux conditions d’Israël, toutes manifestations de résistance les mettraient du côté des agresseurs et Israël aurait toute latitude pour recommencer l’offensive par « légitime défense ».
Lavé l’affront de l’été 2006 en face du Hezbollah libanais ; rétablie la confiance des Israéliens vis-à-vis de leurs dirigeants politiques juste avant les élections israéliennes de février 2009 (à l’instar du ministre de la défense Ehud Barak dont la côté de popularité a grimpé ces derniers jours) et, enfin, symboliquement brisée la force de résistance de Hamas à Gaza (un accord contre le « trafic d’armes » en direction de Gaza a de plus été signé avec les Etats-Unis) : une victoire stratégique apparemment totale. Israël est en position de force, l’ « autorité palestinienne » en déroute et « la communauté internationale » ne peut que prendre acte du « fait accompli ». Sombres calculs, sombre tableau : nul ne pourra contester aux responsables israéliens le génie du calcul politique et de la maîtrise de la communication (politique autant que médiatique).
Il faudra pourtant faire les comptes et rendre des comptes. Car enfin des limites ont été dépassées dans les dernières actions militaires menées par Israël. Une population enfermée dans 360 km2, coupée du monde, sans ressources (ni alimentaires, ni médicales, ni militaires), et livrée à une offensive acharnée et à des bombardements aveugles. Les organisations internationales et les premiers médecins à entrer dans Gaza témoignent des horreurs et de l’ampleur du carnage. Chris Gunness, le porte-parole de l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA), répète que des enquêtes devront être impérativement menées pour déterminer si des « crimes de guerre » ont été commis par l’armée israélienne, notamment (entre autres), lors du bombardement de l’école (où étaient réfugiés des civils) et de l’hôpital de Gaza (dont l’exacte localisation avait pourtant préalablement été indiquée aux autorités israéliennes par les responsables Nations Unies). Il faudra « établir des enquêtes indépendantes » et « rendre des comptes », répète-t-il avec force. Il faudra, oui, certainement.
La dernière offensive israélienne, bien que stratégiquement intelligente sur le court terme, pourrait bien avoir été la plus contreproductive de son histoire sur le long terme. Au-delà des tergiversations des gouvernements d’Occident ou d’Orient ( à l’exception du Venezuela, de la Bolivie et des syndicats norvégiens), le sentiment des populations à travers le monde a bien évolué : on n’ « achète » plus aussi facilement les thèses israéliennes. Le rejet et la condamnation s’étendent. Stéphane Hessel, ancien déporté, rescapé de l’extermination, ex-ambassadeur français a affirmé, faisant écho au sentiment général, que, sur le long terme, Israël, qu’ « [il] aime tant », était en train de creuser sa propre tombe en agissant de la sorte. Il faut cesser l’arrogance, affirme-t-il, respecter le droit international et les résolutions de l’ONU et entrer dans un vrai dialogue avec toutes les composantes palestiniennes (Hamas compris car si ceux-ci ne reconnaissent pas formellement Israël, ils ont prouvé qu’ils savaient être pragmatiques en acceptant il y a plusieurs années déjà les frontières de 1967). Israël ne pourra pas longtemps encore se cacher derrière « des prétextes » pour ne pas faire la paix : que ce soit avec le Fatah, Yasser Arafat, Mahmoud Abbas, le Hamas ou autres…aucun des interlocuteurs n’a rien obtenu au final (avant et après les accords d’Oslo).
Rien n’est fini au Moyen-Orient, rien n’est acquis. Au-delà des émotions et de la désolation, il faut poursuivre la lutte pour une paix digne, juste et durable. J’ai lancé avec d’autres intellectuels à travers le monde, le Mouvement Global de Résistance Non Violente (www.tariqramadan.com), pour faire respecter le droit des Palestiniens à la vie, à la dignité, à l’égalité et à un Etat. L’existence d’Israël est un fait, il ne s’agit pas de le nier. Il est impératif néanmoins de reconnaître le droit des Palestiniens à leur Etat : on peut diverger sur les solutions (deux ou un Etat binational – qui est à mon sens la seule solution viable-) mais on se doit de rester ferme sur le principe de ce droit. La politique israélienne du fait accompli sur le terrain rend de plus en plus impossible l’émergence d’un Etat palestinien. Tout le monde le sait. Il faut pourtant le dire et le répéter, rompre le silence, s’opposer à l’occupation, refuser le blocus à Gaza, s’opposer à la lente expansion des colonies de peuplement en Cisjordanie.
C’est le silence international qui, somme toute, produit la violence locale : c’est à nous, aujourd’hui, citoyens à travers le monde, de continuer la lutte de l’information et de la résistance. Sans violence, avec l’arme de l’intelligence et de la critique, au nom du droit et de la dignité. Quand la guerre a fini d’ébranler nos émotions dans l’instant, il importe que notre sens de la justice réveille nos intelligences dans le temps. Ce n’est malheureusement pas gagné… nous oublions si vite !
Sommes-nous réellement informés sur Gaza ?
16 Jan | Filed Under Uncategorized | Leave a Comment
Interview avec Michel Collon, spécialiste des conflits, répond aux questions « provocantes » de Solidaire.
Par Julien Versteegh, Le Solidaire
Environ 50 000 personnes ont manifesté dimanche sur les boulevards du centre contre l’agression israélienne à Gaza et en solidarité avec le peuple palestinien. Cette manifestation, appelée par 125 organisations (dont le PTB et Comac), était la plus grosse mobilisation européenne du week-end. Et c’est la guerre des chiffres autour du nombre de manifestants : la police annonçant 30 000, les organisateurs 60 à 70 000. (Photo Solidaire, Julien Versteegh)
Michel Collon est un journaliste d’Investig’Action. Spécialiste des médias et des conflits, il a longtemps travaillé pour le Solidaire. Avec Stop USA!, il a participé à une plainte à Bruxelles contre le général Franks pour crimes de guerre de l’armée US en Irak et a organisé une délégation de 120 « inspecteurs de la paix » de 17 pays en Irak en avril 2002. Il anime un site internet riche en infos analyse sur la mondialisation, les stratégies de guerre, les médias : www.michelcollon.info.
Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur les médias et les guerres américaines et de l’OTAN : Poker Menteur, Attention Média ou encore Monopoly. Il a également réalisé deux films dont Les damnés du Kosovo.
La crise économique et les soucis quotidiens occupent les esprits et Gaza passe peut-être en second plan dans le quotidien des travailleurs. Pourquoi ?
Michel Collon. Coluche disait « On ne peut pas dire la vérité à la télé, il y a trop de gens qui regardent ». La question à poser à la population belge est : pensez-vous être bien informés ? Croyez-vous que dans une région comme le Moyen-Orient avec toute la richesse du pétrole, on va vous dire la vérité ?
Avant de travailler sur l’international et les guerres, j’ai fait du reportage social en Belgique pendant 15 ans. Dans chaque secteur en lutte les travailleurs me disaient : les médias n’informent pas bien l’opinion.
Les médias et l’école cachent soigneusement comment Israël s’est imposé. Imaginez ceci… Vous Belges, vivant et travaillant ici depuis des générations, tout d’un coup, des gens débarquent : « Nos ancêtres vivaient ici il y a deux mille ans, notre Dieu a dit que cette Terre nous appartient, allez ouste, dehors ! » Vous devez quitter votre maison, vos champs, vos richesses et aller vivre dans des tentes. D’abord, les envahisseurs prennent Bruxelles, Anvers, le Hainaut. Un peu plus tard Liège et la Flandre occidentale. Ils bloquent toutes les routes avec un grand mur. Et finalement, vous vous retrouvez tous parqués autour d’Ostende et au fond des Ardennes. Dans des conditions de vie misérables. En plus, on vous traite de menteurs, de violents, de terroristes. Eh bien, remplacez Ostende par Gaza, et les Ardennes, par la Cisjordanie, vous avez exactement ce qu’a fait Israël !
A propos de désinformation, les Belges ont quand même eu un fameux avertissement, non ? La RTBF a réussi à faire croire que la Belgique avait disparu en une soirée. Alors, prudence, non ? Dans les années 80, au Nicaragua, un gouvernement de gauche voulait éliminer la pauvreté et résister aux États-Unis. Ils ont été attaqués par des terroristes financés par la CIA, on a bloqué lers ports et les médias les ont diabolisés. Ils ont été renversés et le pays est retourné à la misère. Un prêtre nicaraguayen, alors ministre de la culture, disait : « Quand je vois ce que les médias racontent sur mon pays que je connais bien, je me dis que je ne dois rien croire de ce qu’ils racontent sur les pays que je ne connais pas ».
Le grand problème, des Belges, des Français, des Européens sur le conflit israélo-palestinien c’est qu’ils sont désinformés. Avec quelques rares exceptions, la télé se met du côté d’Israël.
Quand même le Hamas a commencé et il prend la population palestinienne en otage, non ?
Michel Collon. Non. A propos des roquettes tirées sur des villes israéliennes, on ne nous dit pas que des Palestiniens (Hamas, Fatah et individus) les tirent des roquettes sur des villes dont on a chassé leurs parents. Ils y habitaient avant ! Pourquoi le cache-t-on ?
Mais surtout : le Hamas a respecté la trêve pendant des mois. Or, cette trêve avait plusieurs conditions. Israël devait lever le blocus qui étranglait Gaza, il ne l’a pas fait. Il ne devait plus commettre d’agressions militaires, il en a commis. L’Égypte devait ouvrir ses frontières, cela n’a pas été fait. En réalité, c’est Israël qui n’a pas respecté la trêve.
Le Hamas, c’est quand même des fondamentalistes. Des progressistes peuvent-ils les soutenir ?
Michel Collon. D’abord, pendant des décennies, quand le Hamas n’existait pas encore, Israël a tout fait pour détruire le Fatah d’Arafat et les mouvements palestiniens de gauche. Ensuite, comme le Hebzollah au Liban, le Hamas semble d’accord de respecter le mode de vie de l’ensemble des populations à Gaza.
Les gens ont voté Hamas, s’estimant trahis par les précédents dirigeants palestiniens. Si vous interrogez des Palestiniens de gauche et laïcs, ils ont voté pour le Hamas parce c’est le parti qui résiste. Il est faux de dire que le Hamas prend les Palestiniens en otage, ce sont tous les Palestiniens refusent et refuseront toujours la colonisation, même si demain le Hamas était totalement détruit.
Enfin, on nous dit ensuite de façon un peu raciste que ces gens sont des musulmans et qu’ils sont des fanatiques… Qu’on m’explique alors pourquoi les USA organisent des coups d’Etat pour renverser Chavez, un fervent chrétien ! Ou Evo Morales, un Indien. Au Venezuela, avant Chavez, 80 années de richesse pétrolière ont produit 80 % de pauvres. L’argent partait dans les poches d’Exxon. Chavez, Evo, les Irakiens ou les Palestiniens : rien à voir avec la religion, tout à voir avec pillage des ressources de ces pays.
Mais en Palestine, il y a peu de ressources naturelles…
Michel Collon. Le Moyen-Orient forme un ensemble. Les Arabes se voient comme une seule nation. Ce sont les colonisateurs qui ont divisé la région pour mieux la contrôler. Les Britanniques, puis les États-Unis ont veillé à mettre le pétrole aux mains des rois, des riches saoudiens et autres marionnettes pendant que le reste du monde arabe se débat dans la pauvreté et le sous-développement. Israël est surarmé par Washington pour être le gendarme du Moyen-Orient. De plus, il veut construire un pipe-line qui en fera le distributeur du pétrole irakien sur la Méditerranée.
Israël prétend qu’il n’y a personne en face pour négocier et que la paix est impossible.
Michel Collon. La paix est possible au Moyen-Orient. Il faut créer un seul État garantissant tous les droits à tous : juifs, musulmans, chrétiens ou athées. Un État ne peut pas être fondé sur une religion privilégiée, excluant ou rabaissant les autres. Un seul État, un homme une voix, et le droit au retour pour ceux qui ont été chassés.
Beaucoup de Palestiniens et d’Israéliens pensent qu’il faudra une solution transitoire avec deux États. A eux de trancher. Sans doute qu’avec toute la haine qui a été semée, il faudra une ou deux générations pour arriver à une coexistence harmonieuse. Mais je maintiens qu’Israël est l’État le plus raciste au monde, pratiquant le nettoyage ethnique contre les Arabes. Pour arriver à une solution il faut mettre fin à ce racisme. Un État comportant plusieurs cultures, n’est pas un appauvrissement, mais un enrichissement.
Je pense qu’avec ces provocations et ces destructions terribles, Israël ne veut pas la paix. Il refuse de négocier en sachant que cela risque de provoquer des attentats. Il aura ainsi un prétexte pour justifier ses nouvelles déportations et annexions.
Le ministre belge des affaires étrangères Karel De Gucht et ses collègues européens semblent prendre une position neutre dans l’histoire…
Michel Collon. De Gucht n’est absolument pas neutre, et l’U.E. non plus. Elle vient de voter pour Israël un statut de quasi-membre de l’Union européenne alors qu’Israël viole toutes les résolutions de l’ONU et le droit international depuis des dizaines d’années ! Elle a qualifié de ‘terroriste’ le gouvernement Hamas élu démocratiquement, ce qui a donné le feu vert à l’agression. Quand la ministre des affaires étrangères israélienne dit qu’Israël défend les valeurs de la communauté internationnale devant Sarkozy, celui-ci applaudit. Quand on voit comment Sarkozy, Merkel, De Gucht et compagnie ont a soutenu Israël tout le temps, je dis que ce sont eux qui bombardent en notre nom. Va-t-on continuer à le tolérer ?
C’est surtout la population belge d’origine immigrée qui se mobilise actuellement. Pourquoi y a-t-il encore tellement d’indifférence et de passivité des travailleurs « belgo-belges » ?
Michel Collon. Ils sont maintenus dans l’ignorance. Mais la guerre en Palestine fait partie d’une guerre globale Nord Sud qu’on mène en notre nom. On ne peut comprendre le monde d’aujourd’hui si on ne comprend pas pourquoi la richesse est au Nord et la pauvreté au Sud.
Les grosses sociétés européennes ont volé l’or et l’argent de l’Amérique latine, les minerais, le caoutchouc et les esclaves de l’Afrique (avec notre Léopold II coupant les mains quand on refusait de travailler pour lui), et le pétrole du Moyen-Orient. Aujourd’hui, le tiers monde reste pauvre car les multinationales s’y installent en payant les travailleurs une misère, en interdisant les syndicats en corrompant les dirigeants politiques et la police. Donc, toute la richesse du sud continue de partir vers le nord. Ceci place les travailleurs belges devant un choix moral : se ranger du côté des volés ou des voleurs ? Réclamer justice ou faire l’autruche en espérant profiter un peu du vol ?
Nous devrions témoigner de plus de curiosité et d’ouverture. En Belgique, nous avons en Belgique la chance d’avoir des immigrés, y compris des travailleurs sans-papiers. Il faut parler avec eux, les écouter. On peut en apprendre beaucoup ! Les Arabes vous expliqueront ce qu’a fait l’Europe au Moyen-Orient depuis des siècles. Les Noirs vous expliqueront ce qu’elle a fait au Congo. Les Latinos pourquoi il y a encore 44 % de pauvres alors que l’Amérique latine est très riche.
Je compare la situation actuelle au Titanic. Avec les très riches en première classe, les classes moyennes et les travailleurs qui sont dans la troisième classe sans beaucoup de confort mais ils sont dans le bateau. Seulement le Titanic fonce vers le désastre car le capitaine et surtout les armateurs gagnent gros. Sur le dos de ceux qui rament, les esclaves du Sud.
Les travailleurs belges veulent-ils rester dans le Titanic, fondé sur l’appauvrissement du tiers-monde et qui, après la crise financire, s’en prépare d’autres, peut-être plus graves encore ? Car le nombre de pauvres n’a pas cessé d’augmenter dans le monde depuis 20 ans. Veut-on couler avec le Titanic ou choisir une autre façon de naviguer basée sur des rapports justes entre le Nord et le Sud ?
En Europe, ce choix est faussé par une info comme Coluche la dénonçait.
Que faire alors ?
Michel Collon. Depuis quelques années, je travaille avec l’équipe Investig’Action, et mon site www.michelcollon.info pour décoder l’info, donner la parole aux exclus de l’info officielle, montrer les images cachées, apprendre à repérer les médiamensonges.
Beaucoup de gens m’écrivent, dégoûtés par la presse et découragés, car on ne les écoute pas. Il faut une stratégie collective pour que les gens puissent tester l’info et devenir actifs. L’info est un droit qui se conquiert et ne tombe pas du ciel. Comme tous les autres droits.
Ca nécessite une démarche active. Par exemple, si un responsable syndical a encore un doute sur qui est l’agresseur et le colonisateur entre Israël et les Palestiniens, qu’il organise donc pour tous ses affiliés un débat avec les deux parties, qu’il s’informe sur Internet, auprès des syndicalistes palestiniens et auprès de ceux que la télé exclut de ses débats !
Pour conquérir le droit à une information de qualité, complète et non manipulée par des intérêts, nous avons besoin d’un mouvement citoyen pour l’information, à la base. « Nous sommes tous des journalistes ! »
Michel Collon était l’invité de l’émission de France 3, “Ce soir ou jamais” consacrée à l’avenir des conflits au Moyen-Orient. Retrouvez son intervention sur le site de Dailymotion (www.dailymotion.com)
Aider Gaza à survivre ! Pour aider l’hôpital Al-Awda, versez votre contribution sur le compte de Médecine pour le Tiers Monde : 001-1951388-18 (communication « Gaza-Solidaire »).
Il s’agit de punir les Palestiniens du seul fait qu’ils continuent à exister
14 Jan | Filed Under Action, Opinion | Leave a Comment
Entretiens avec Michael Warschawski, 12 janvier 2009, Le Monde
Dans un pays plongé dans la bêtise guerrière et tout entier tendu vers la politique des bombes, Michael Warschawski fait figure de salutaire exception. Militant anti-sioniste de toujours, l’homme n’a de cesse de dénoncer l’horreur des bombardements sur Gaza et d’exiger qu’Israël laisse une chance à la paix. Une voix précieuse, qui a gentiment accepté de répondre à quelques questions. Entretien.
Depuis le début des bombardements, il se démène. Multiplie les articles, les interviews et les témoignages pour alerter, dire l’horreur et appeler à un sursaut. Pour montrer – aussi – qu’il existe encore des voix israéliennes pour dénoncer la politique des bombes et du massacre des civils. Il sauve l’honneur autant qu’il sauvegarde l’espoir, celui d’un avenir pas forcément cantonné au bruit du canon et au son des armes automatiques.
Cela fait quarante ans qu’il en est ainsi, que Michael Warschawski a choisi le camp des Justes. En 1967, alors qu’il suivait des études talmudiques à Jérusalem, ce jeune homme né à Strasbourg a rejoint le mouvement trotskiste antisioniste Matzpen, alors le seul groupuscule israélien à s’opposer à l’occupation de la Cisjordanie. Après avoir participé en 1982 à la fondation de Yesh Gvul, un mouvement d’officiers de réserve et de soldats contre la guerre au Liban, il a créé deux ans plus tard le Centre d’information alternative (AIC), qui rassemble plusieurs mouvements pacifistes israéliens et organisations palestiniennes. Son ambition ? « ’Informer les Palestiniens sur ce qui se passe en Israël et les Israéliens sur ce qui se passe dans les Territoires palestiniens », explique t-il. Un engagement qu’il payera au prix fort :
« En 1988, après avoir co-organisé les premières manifestations israélo-palestiniennes en commémoration des massacres des camps palestiniens de Sabra et Chatila au Liban, Michael Warschawski est arrêté par le Shin Beth (services secrets israéliens). On accuse ce père de trois enfants d’avoir collaboré avec l’ennemi pour avoir publié une brochure qui expliquait aux Palestiniens comment résister à la torture et leur indiquait dans quels pièges ne pas tomber pendant leurs interrogatoires », résume François Xavier en un beau portrait.
“Durant les quatre ans du retentissant procès qui suivra, l’accusation ira jusqu’à le considérer comme un ’cerveau’ de l’Intifada. Sa condamnation – 30 mois de prison dont 10 avec sursis, réduits à un semestre ferme en appel – marquera son triomphe. Car entretemps le tabou de la question de l’auto-détermination palestinienne et de la reconnaissance de l’OLP aura été brisé avec la montée en puissance du mouvement Shalom Akshav (La paix maintenant).”
Si le mouvement pacifiste israélien n’est plus aujourd’hui que l’ombre de lui-même, effondré après l’échec de Camp David, Michael Warschawski n’a par contre rien perdu de sa combativité. Et l’auteur de Programmer le désastre, la politique israélienne à l’œuvre, livre paru aux éditions La Fabrique et dans lequel il se livre à un “démontage en règle des mystifications sur le Proche-Orient, fabriquées et / ou entretenues par les médias internationaux”, clame depuis le début des bombardements sur Gaza son indignation et son horreur. Avec gentillesse, cette voix précieuse et juste a accepté de répondre à quelques questions pour Article11.
Vous êtes l’une des rares voix israéliennes à s’élever pour dénoncer la folie de cette guerre. Ces courageuses et salutaires prises de position vous exposent-elles à des rétorsions ?
Non. Les citoyens juifs d’Israël jouissent d’une liberté d’expression et de manifestation réelle, et ne subissent pas de répression policière pour leurs opinions, aussi radicales soient-elles. Cela n’a pas toujours été le cas, comme l’a montre l’affaire du Centre d’information alternative en 1987 et mon incarcération en 1990. Par contre, en temps de crise, ces libertés publiques n’existent plus pour les citoyens arabes d’Israël : la répression policière contre les manifestations arabes, ces deux dernières semaines, a été particulièrement sévère, alors que les Juifs ont, en règle générale pu manifester librement.
Israël a la puissance militaire, mais semble par contre avoir perdu la guerre de l’image. C’est votre sentiment ?
Tout à fait. Avec les nouveaux moyens de communication, la censure ne peut plus empêcher de montrer les horreurs provoquées par Israël, et dès lors qu’on peut les voir, la propagande israélienne n’a plus d’effet, sauf auprès de ceux qui sont de toute façon biaisés en faveur d’Israël.
La désapprobation quasi mondiale qui ne cesse de monter autour des bombardements israéliens peut-elle avoir une quelconque influence sur la poursuite de ces derniers ?
Israël reste extrêmement dépendante de l’opinion publique internationale et de l’impact qu’elle a sur la communauté internationale. Les grandes manifestations de solidarité avec le peuple palestinien dans le monde entier ont fait bouger les politiques et, même si les amis d’Israël, en particulier Sarkozy-Kouchner, lui ont permis de gagner du temps, les Etats, l’Europe et les Nations-Unis font maintenant peser des pressions qui vont obliger Israël a signer un cessez-le-feu.
Justement : êtes-vous déçu par l’impuissance européenne et par celle de l’ONU ?
Il ne s’agit pas d’impuissance, mais de manque de volonté politique, voire, dans une large mesure pour certains Etats, de collusion avec Israël, comme pour l’Egypte et la France.
Que vous inspirent les positions des pseudo-intellectuels français, ces Bernard-Henri Levy ou André Gluscksmann qui se poussent du coude pour soutenir les frappes ?
Des personnages comme Glucksman et BHL ne m’ont jamais inspiré. Il s’agit d’un phénomène très français, celui des producteurs médiatisés. Je dis producteurs et non « intellectuels », car s’ils produisent abondamment des mots, ils n’ont pas créé une seule idée nouvelle ou originale, copiant tout au plus et avec dix ans de retards les idéologues néo-conservateurs américains. De plus un intellectuel digne de ce nom – et il fut un temps où il y en avait de grands en France – est toujours un dissident et un combattant, pas un idéologue de l’ordre en place. Médiatises, car ce n’est pas dans le monde intellectuel ou universitaire qu’ils brillent mais dans les paillettes des talk-shows.
Qui a entendu parler de BHL dans une université américaine ou asiatique ?
Ces chiens de garde de l’ordre n’ont jamais créé une seule idée intéressante et originale. Et face au carnage actuel, il ne font qu’aboyer avec les loups et chanter les partitions des fanfares militaires, avec moins de talents que les Oz et Yehoshua qui, chez nous, sont leurs modèles.
Comment réagit la société israélienne ? Y a t-il un mouvement pour dénoncer les frappes, une prise de conscience de l’horreur de la situation ?
Il y a un soutien populaire large a la politique gouvernementale (85% de la population juive d’Israël). Le mouvement d’opposition a la politique de guerre du gouvernement est très minoritaire, mais son action et sa voix sont visibles, en particulier a travers les médias.
Comme Eric Hazan, vous défendiez l’idée d’un Etat unique où coexisteraient pacifiquement Israéliens et Palestiniens. Y croyez-vous encore, après ce déluge de feu ?
L’Etat démocratique ou bi-national n’est pas une solution politique a court terme, mais d’abord et avant tout une vision de ce de quoi l’avenir devrait être fait, basé sur une égalité complète au niveau individuel (citoyenneté) et au niveau des collectifs identitaires qui font la réalité sociale de la Palestine, prise comme entité géographique. A priori, il ne s’opposait pas a une solution politique dans le temps court qui serait fondée sur une partition entre deux Etats.
Ceci dit, si le compromis fait de deux Etats coexistant l’un à cote de l’autre ne se réalise pas dans ce temps court, soit d’ici une demi-douzaine d’années, cette option perdrait toute possibilité concrète d’advenir, et la seule option réaliste serait un seul Etat. Mais cela signifierait l’échec d’une solution dans le temps court, et la perspective d’une solution dans deux générations ou plus encore. La vraie question est donc celle du temps : solution à relativement court terme ou poursuite du conflit pour encore longtemps.
Comment ne pas baisser les bras quand on a lutté pendant 40 ans pour des idées sans cesse battues en brèche, et aujourd’hui littéralement pulvérisées ? Qu’est-ce qui vous donne la force de vous battre encore pour la paix et l’honneur ?
Mes petits enfants. Si nous laissons les brèches de la coexistence se refermer, ils n’ont aucun avenir dans cette région du monde. Ils seront a leur tour des réfugiés et je me sens devoir impérativement tout faire pour que cela n’arrive pas.
Comment croire qu’un Etat qui déshumanise ainsi un peuple qu’il s’est décidé à détruire puisse encore avoir un avenir ?
Comme je viens de le dire, il n’y aura pas d’avenir pour la communauté juive-israélienne si elle ne rompt pas avec le colonialisme, et comme mentalité et comme projet politique
Dans Politis le 8 janvier, Bernard Langlois replaçait ces bombardements israéliens dans la logique de l’après 11 septembre et de la doctrine néo-conservatrice, écrivant notamment : « Les zélotes d’Israël, là-bas ou ici, ne cessent de nous le rappeler : la vaillante armée de l’État hébreu ne se bat pas seulement pour sauver la patrie en danger, elle est aussi la première ligne de défense de l’Occident et de ses valeurs contre le terrorisme et la barbarie. »
Est-ce selon vous la meilleure grille d’analyse pour expliquer la conduite d’Israël ?
Je suis entièrement d’accord avec analyse de Bernard Langlois : le cadre de la guerre israélienne est celui de la guerre globale contre les barbares (assimilés aujourd’hui a la civilisation musulmane) et son idéologie celle du choc des civilisations.
Puisque le Hamas n’est qu’un prétexte aux bombardements, quel est l’objectif réel de l’intervention ? Quelles issues et échéances voyez-vous à cette attaque ?
On a beau chercher dans les déclarations des dirigeants israéliens, on n’entend pas de réponse à la question : quel est l’objectif de la guerre ? En fait, il s’agit d’un mélange, fait de guerre punitive (vous avez choisi le Hamas, vous allez le payer), de volonté d’affaiblir au maximum le Hamas (tout en sachant que le succès sera limité), de tenter d’imposer le contrôle d’Abbas sur la Bande de Gaza (ce qui serait la fin définitive de ce qui lui reste de légitimité populaire) et du plus profond de l’inconscient, de punir l’ensemble des Palestiniens du seul fait qu’ils continuent à exister.
En 2005, vous avez expliqué « aimer Israël comme on aime l’enfant d’un viol ». En est-il toujours de même ?
Comme on aime son fils ou son frère qui est a la fois l’enfant d’un viol et un voyou brutal et extrêmement dangereux pour l’environnement et pour lui-même. Vient un moment ou il faut l’arrêter, le traduire devant les tribunaux et le punir.
Une introspection personnelle
13 Jan | Filed Under Uncategorized | Leave a Comment
Par Aicha Lasfar, jeune membre de présence musulmane
Bismillah alRahman alRahim
Je réalise combien j’ai été privilégiée de pouvoir assister à la convention Reviving the Islamic Spirit à Toronto, cette année. Cette expérience m’a transformée et je me dois de remercier tous les cheiks et tous les savants qui sont venus partager leurs vastes connaissances avec nous.
De toutes les conférences auxquelles j’ai assisté, j’ai trouvé que celle du professeur Tariq Ramadan était la plus rigoureuse et la plus inspirante. Non seulement ses mots étaient-ils empreints de sagesse, mais son enthousiasme était palpable quand il nous disait de ne pas applaudir « parce que le temps nous manque ». Il avait tant d’information essentielle à nous transmettre qu’il ne voulait pas être interrompu par nos signes d’approbation. Malgré cela, je ne pouvais m’empêcher d’applaudir par moments, tant son message résonnait en moi.
Professeur Ramadan a porté à notre attention d’importants sujets de réflexion pour tous les musulmans, qu’ils soient nord-américains ou autres. Il nous a rappelé qu’un musulman sincère se doit de procéder à une introspection personnelle et de sonder son cœur de façon à pouvoir bénéficier pleinement de la sagesse apportée par l’islam. « (Connais-toi toi-même), est au cœur de l’islam. Vous devez vous connaître si vous voulez changer pour le mieux, vous fortifier et par conséquent fortifier votre foi et votre religion », a-t-il déclaré.
Professeur Ramadan a parlé du concept de liberté et de sa signification réelle. Dans la société d’aujourd’hui, quand on entend le mot liberté, on pense au choix de faire ce qui nous plaît, de la façon qui nous plaît, et quand ça nous plaît. Mais selon professeur Ramadan, la liberté consiste plutôt à se demander ce que « nous » voulons vraiment sans se laisser aveugler par les tendances proposées par la société. «La prison la plus menaçante est celle dont vous ne pouvez pas voir les barreaux, a-t-il dit. Vous ne la voyez pas, mais elle emprisonne peut-être votre cœur ».
Professeur Ramadan nous a priés de chasser de nos vies les idoles potentielles que nous pourrions y élever au quotidien. À l’image du Prophète qui a détruit les idoles de la Kaaba, nous devons détruire les idoles de notre propre bayt’ullah, c’est-à-dire de notre cœur. Et, selon le professeur, la façon d’y arriver est de constamment évaluer nos actions à partir de nos intentions, de nos objectifs et des moyens que nous utilisons pour les mettre en œuvre.
Un peu plus avant dans sa conférence, il a rappelé l’importance du rappel d’Allah et a ensuite parlé de spiritualité. À ce chapitre, il souligne que la spiritualité se bâtit dans la discipline et dans un entraînement continu du nafs (égo). Tout comme l’athlète, nous devons, pour fortifier notre âme, adopter sérieusement une démarche par étape, mais tout comme lui, il nous arrivera peut-être d’oublier une séance. Nous devons alors reconnaître notre oubli. « Nier qu’il nous arrive d’oublier est le chemin le plus sûr vers l’arrogance. Nous devons accepter qu’il nous arrive d’oublier. »
Mais il nous met également en garde contre un oubli prolongé. « Oublier le Coran nous conduit à oublier Allah et par la suite à s’oublier, et finalement à se perdre. » Professeur Ramadan a illustré d’une belle métaphore le lien entre la religion et la spiritualité : « La religion c’est la structure, la maison, et la spiritualité en est l’atmosphère et le parfum invitants ».
Après avoir souligné l’importance de la spiritualité, docteur Ramadan a rappelé les devoirs qui incombent aux musulmans qui vivent dans les pays de l’ouest.
De façon à nous en faciliter le rappel, il a parlé des 4L :
Loi : respectez la loi du pays que vous habitez;
Langue : maîtrisez bien la langue de votre pays;
Loyauté : restez loyaux à vos principes;
Liberté : connaissez vos droits;
…et des 6C :
Confiance dans vos principes;
Constance dans vos actions;
Contribution à votre communauté;
Créativité;
Communication avec votre communauté;
Contestation au besoin, pour sauvegarder vos principes islamiques.
« Nous ne sommes pas ici pour plaire aux gens, mais en plaisant à Allah, nous plairons aux gens. »
Un si court article ne peut rendre justice à la conférence du docteur Ramadan qui nous a livré cette dernière pensée et plusieurs autres qui ont illuminé nos âmes. Je vous encourage donc tous ardemment à assister à la convention de l’an prochain.
Le thème de cette année nous invitait au changement et je crois que le professeur Ramadan est l’agent de changement par excellence qui peut inspirer chacun de nous à se dépasser en autant que nous soyons ouverts à son message qu’il nous livre de façon si touchante et si éloquente.
Je demande à Allah de bénir toutes les personnes qui ont contribué au succès de la convention de 2008. Amen.






