MPO

À travers ces deux femmes Arabes,  Québécoises et médiatiques, deux profils se dégagent : celui qui croit et qui participe à la cohabitation pacifique de toutes les cultures présentes au sein de la société québécoise, de l’autre celui qui ne pense qu’à ses propres intérêts et qui utilise des moyens que la morale et l’éthique condamnent

Le moins que l’on puisse dire est que la charte des valeurs québécoises a créé un vrai malaise au sein de la communauté musulmane du Canada et au-delà même de cette communauté.  On a vu partout au pays et à l’étranger une inquiétude légitime s’exprimait. Cette situation  de crise dans laquelle la charte nous plonge est d’autant plus préoccupante qu’elle vient d’un parti sensé avoir à cœur et à l’esprit le droit des femmes à choisir leur propre destin sans subir aucun diktat. Traumatisé par la percée de Mario Dumont lors d’une élection en faisant de la xénophobie et du nationalisme étroit son cheval de bataille, le Parti Québécois veut à son tour utiliser les mêmes armes, la même technique et la même recette,  en espérant que le succès sera au rendez-vous. Ce calcul politique de courte vue met en danger la cohérence et l’équilibre sur lequel repose notre société. Ce même parti nous promettait de faire autrement la politique lors de la dernière campagne électorale. Avec de telles mesures discriminatoires on a le droit d’en douter.

Car, demandons-nous ce que vaut une majorité à l’Assemblée si au bout du compte elle n’est acquise que sur un champ de ruine? Est-ce,  ce dont on est en droit de s’attendre de la part du politique? Pour réussir en politique, faut-il jouer  au pyromane plutôt qu’au pompier ou au docteur? Quelle absurde conception de cette profession dont la noblesse, la pertinence et l’éloge ne sont plus à démonter et à faire!

J’aimerais ici aborder la question des valeurs supposées et prétendues québécoises à travers deux femmes bien connues des Québécois : Djemila Benhabib et Maria Mourani.

Djemila Benhabib et Maria Mourani font partie de ce qu’on a l’habitude d’appeler communément par les Québécois issus des communautés culturelles ou des Québécois issus de l’immigration. À travers ces deux femmes Arabes,  Québécoises et médiatiques, deux profils se dégagent : celui qui croit et qui participe à la cohabitation pacifique de toutes les cultures présentes au sein de la société québécoise, de l’autre celui qui ne pense qu’à ses propres intérêts et qui utilise des moyens que la morale et l’éthique condamnent.

En effet, si ces deux dames partagent cette origine étrangère commune et ont choisi d’appartenir à des mouvements souverainistes, elles empruntent des chemins différents pour arriver à leur fin. L’une a choisi de faire de la pertinence sa raison d’être et l’objectivité sa façon d’être, là où l’autre a érigé le monologue en doctrine, l’opportunisme et le mensonge comme moyens pour atteindre ses objectifs. Voyons ça de plus près.

Maria Mourani

D’origine libanaise, elle a fait le choix de l’ancrage local en se présentant aux élections qu’elle a gagnées à deux reprises. Elle joue le rôle de pont en ce sens qu’elle parvient à faire passer beaucoup de Québécois issus des communautés culturelles de la rive du repli communautaire à celle de l’ouverture sur la société d’accueil.

Elle transcende son particularisme (femme, chrétienne, arabe) pour aller vers l’Autre. Venant d’un pays où parfois les Chrétiens sont victimes de l’intolérance d’une petite minorité zélée musulmane, elle n’est pas habitée par la haine du musulman. Bien au contraire, elle parvient même à gagner leur estime et leur respect. Elle est dans le dialogue et la construction des liens. Venant d’un pays déchiré par un conflit confessionnel, la tentation ne peut être que grande de diaboliser l’Autre, le musulman du coin et de  déclarer avoir une «vie à contre Coran ». Elle a donc réussi à ne pas transposer un problème d’ailleurs au Canada. Autrement dit, elle ne se sert pas de la douleur des autres pour une ascension sociale.  Elle a une conscience profonde du rôle qui est le sien : être le porte-parole de ses électeurs  tout en gardant son autonomie, sa liberté et sa dignité.

Ambitieuse, elle l’est certainement. Sa compétence n’est remise en cause par personne. Elle s’est imposée dans le débat public grâce à ses idées et à sa connaissance des dossiers dont elle a la charge au Parlement. Elle a la réputation de ne pas être docile ou un mouton de panurge, ce qui est loin d’être un défaut. Sa philosophie est de tendre au-delà de la logique communautaire, ce qui est aussi tout à son honneur. Ses prises de parole sont pertinentes et reflètent une grande connaissance des enjeux de notre société et un grand sens de la responsabilité politique.

Finalement, c’est une Québécoise d’origine libanaise qui vient avec ses valeurs, son humanisme et qui participe pleinement à bâtir son pays d’accueil avec toutes ses composantes. Sans se renier, sans dire ce que les gens ont envie d’entendre, elle participe à cette grande aventure collective avec conviction et confiance.

Djemila Benhabib

Djemila, elle,  a opté pour une autre voie : celle de la calomnie, du mensonge et de la facilité. Au lieu de jouer le rôle de pont, elle a choisi celui du fossé. C’est l’Arabe préférée d’une certaine élite politico-médiatique, mis à part le maire de Saguenay.

Djemila Benhabib est largement ignorée, voire violemment rejetée par les gens issus de sa communauté. Il y a un grand hiatus, un abyssal écart entre son exposition médiatique forte et son enracinement au sein de la dite communauté.

Elle n’est en rien un échantillon représentatif des Musulmans ou des Arabes. Ce sont les médias et quelques responsables politiques qui le désignent comme tel, voyant en elle le symbole d’intégration par excellence. « Celle qu’on aimerait voir chez nous et qui parle bien français » comme je l’ai entendu un jour à la radio.  C’est l’Arabe qu’on a tenté de faire élire avec le succès que l’on sait. Consciente de n’avoir aucune assise,  aucune légitimité dans la communauté à laquelle elle est issue, elle a opté pour le Québec profond comme terre d’élection. D’habitude la communauté sert de tremplin au Canada pour avoir un destin national.
Ses ouvrages sont truffés d’approximations, d’images d’Épinal, de mensonges, de raccourcis dangereux que seuls quelques rares journalistes n’ayant pas voulu verser dans la complaisance et la diffusion de fausses informations ont soulevés. Elle ne se sert pas de la rigueur dans son traitement de l’information et l’honnêteté intellectuelle n’est pas sa valeur cardinale. Malgré tous ces défauts, elle bénéficie à chaque publication d’une couverture médiatique phénoménale. C’est à croire que les médias ont renoncé à leur mission première : celle d’informer, d’éclairer le public au lieu de renforcer des préjugés. Quand on a une «vie à contre Coran » au Québec, lorsqu’on vient de la communauté musulmane on vogue vers un destin singulier. Nul besoin d’être compétent, les portent s’ouvriront comme par magie. Notre ascension sociale ne butera sur aucune marche.

Car, Benhabib  est ce que la sociologie américaine appelle une “native informant“, ces figures qui occupent la parole d’une communauté dont ils n’ont pas le soutien, mais qui tirent leur légitimité des médias et des milieux politiques dominants. Elle dit ce que la majorité a envie d’entendre de la part d’une minorité.  Ses paroles sont comme du petit lait pour cette élite médiatique qui par procuration atteint sa cible.  Les “informateurs indigènes” valident les stéréotypes que la majorité véhicule sur leur communauté.
On parle également des “rented negroes“, ces noirs américains qui monopolisent le paysage médiatique pour donner “un visage de noir pour une opinion de blanc”.

À la question de savoir, sur ses lieux de vacances,  d’une journaliste de radio Canada  (manifestement beaucoup plus en phase et intéressée  par son point de vue que par celui des auteurs du rapport Bouchard- Taylor) si cette charte des valeurs était opportune, notre chouchou nationale a répondu que prétendre le contraire est mentir, alors  aux dires de ceux qui sont sur le terrain, qu’il s’agisse des entrepreneurs ou des souverainistes éclairés, il n’y a rien qui justifie et qui pousse à ouvrir  cette boîte de pandore.

Ainsi,  la propension des médias à inventer des représentants d’une communauté qui ne représentent qu’eux-mêmes et à ignorer totalement ceux qui jouissent d’un large soutien populaire est de plus en plus gênante. Comment peuvent-ils encore ainsi déformer les représentations ? Est-ce de l’incompétence ou de la malveillance ? Ne voient-ils pas que ce type de déformation des réalités ne peut qu’alimenter les théories du complot ?

Elle est au Québec ce que Mouhamed Sifaoui est en France, c’est-à-dire quelqu’un qui a bâti sa carrière sur la diffamation, l’opportunisme et le dénigrement systématique de la communauté musulmane.  Plutôt, pour lui rendre justice, elle est un croisement  réussi de Safaoui et de Caroline Fourest. À l’entendre Montréal est à feu et à sang, tenu en otage par les salafistes. Elle tire à vue sur des gens tels que Gérard Bouchard ou Charles Taylor en les accusant  d’être d’idiots utiles de l’islamisme ou de mépriser la souffrance du petit peuple. Cette posture populiste, de rejet des intellectuels, ceux-là qui s’appuient sur des faits plutôt que de fausses impressions rencontre un écho favorable auprès d’une certaine élite médiatico-politique.

Pour finir, il appartient au gouvernement du Québec de choisir son type d’immigrant à travers ces deux portraits et du choix qu’il fera dépendra non seulement la perception mais également l’attachement des communautés en vers le Québec. Il est plus que jamais urgent de voir les politiques jouer le rôle qui est le leur : rassembler au lieu de diviser, accepter et célébrer nos différences au lieu de les rejeter et les condamner.  Nous osons espérer que le désir de construire une société apaisée respectueuse de toutes nos différences dont le rôle est d’enrichir et de féconder nos valeurs et nos croyances  l’emporteront sur la démagogie et la peur.

Abadarahmane Sakho est chercheur, sociolinguiste et membre de Présence musulmane

 

 

« Toutefois, ce qui est réellement « haineux » et « déplorable », c’est l’usage sournois de l’expression codée (islamisme) pour jeter l’opprobre sur les musulmans et leur religion, laquelle est pratiquée par plus du quart de l’humanité. En fait, vu à la lumière des actes de vandalisme répétés de la semaine dernière, le premier ministre canadien devrait vraiment être considéré comme la plus grave menace à la paix et la sécurité des citoyens canadiens. »

Malgré la déclaration du premier ministre Stephen Harper dans laquelle ce dernier qualifie la profanation du Centre islamique de Gatineau, lieu de prière musulman situé au Québec, d’acte « haineux » et « déplorable », M. Harper a des comptes à rendre et il devrait être pressé de le faire.

En effet, l’outrage commis à Gatineau découle directement et de façon prévisible des propos que le premier ministre a tenus le 7 septembre 2011 devant un Peter Mansbridge complice, à savoir que « l’islamisme » (sic) constituait « la plus grave menace pour le Canada ».

Toutefois, ce qui est réellement « haineux » et « déplorable », c’est l’usage sournois de l’expression codée (islamisme) pour jeter l’opprobre sur les musulmans et leur religion, laquelle est pratiquée par plus du quart de l’humanité. En fait, vu à la lumière des actes de vandalisme répétés de la semaine dernière, le premier ministre canadien devrait vraiment être considéré comme la plus grave menace à la paix et la sécurité des citoyens canadiens.

Jusqu’à ce que M. Harper retire entièrement et publiquement son énoncé affirmant que « l’islamisme » est une menace, ses paroles ainsi que celles du ministre de l’Immigration, M. Jason Kenney doivent être considérées paroles creuses.

Il faut quand même faire preuve de prudence en interprétant les graffitis obscènes inscrits sur les portes et sur les murs de la mosquée. L’identité juive un peu trop évidente du vandale gatinois, telle qu’exprimée par les symboles employés, ne devrait leurrer personne.

Bien que les sionistes extrémistes, telle la Ligue de défense juive, embrassent la cause des groupements politique d’extrême droite, et qu’ils ont invité au Canada, l’an dernier, Geert Wilders, le raciste hollandais, la nature grossière et maladroite des incidents de Gatineau pointent dans une autre direction. Le but recherché du ou des auteurs du crime est de monter les musulmans contre les juifs.

Une telle stratégie concorde parfaitement avec le support sans faille que M. Harper accorde à Israël ainsi qu’avec la façon provocatrice de son gouvernement de protéger les minorités religieuses.

Cette tactique à son tour, alimente le virement de l’ensemble de la politique du gouvernement Harper qui vise à transformer le Canada en « nation guerrière », une nation implicitement  judéo-chrétienne et néo-impérialiste.

Après avoir étiqueté « l’islamisme » de menace pour le Canada, voilà que M. Harper déclare que l’Iran constitue la principale menace à la paix mondiale. Tous les éléments d’une politique « guerrière » agressive, intérieure et étrangère, sont en place, y compris la désignation implicite des musulmans comme ennemis de l’intérieur.

Il n’est donc pas surprenant de voir que des éléments marginaux, ou agents provocateurs1, choisissent, ou sont désignés, pour mettre en scène une telle politique à l’échelle locale. En fait, on peut s’attendre à encore plus d’outrages, plus de vandalisme et peut-être même à des agressions physiques.

La réaction des groupes de défense des musulmans a jusqu’ici été prudente. Ils ont demandé à la Police une protection et une surveillance accrues ainsi que l’inculpation des coupables. CAIR-CAN, une voix modérée à la défense des musulmans canadiens, a remercié M. Harper pour « sa rassurante condamnation ». En temps normal,  de telles mesures seraient suffisantes. Mais nous ne sommes plus en temps normal.

Les groupes de défense des musulmans et les coalitions ponctuelles d’Imams tels que ceux qui se sont réunis récemment pour condamner de façon non équivoque les abus envers les femmes devraient maintenant se pencher sur le contexte plus large qui a vu une recrudescence d’attaques contre les citoyens musulmans, du Québec et du Canada.

Stephen Harper ne devrait pas pouvoir s’en tirer en s’excusant pour les conséquences des politiques sciemment adoptées par son gouvernement et que ses ministres les plus proches travaillent à promouvoir.

Il est peut-être temps pour les citoyens musulmans du Québec et du Canada, ainsi que pour leurs sympathisants au sein de l’ensemble de la société, de penser à former des groupes de défense pour prendre la relève lorsque la Police ne peut pas, ou n’est pas prête à faire son travail.

Une telle démarche mettrait en lumière les vrais responsables du vandalisme contre les lieux de prière et de l’islamophobie ainsi que les architectes d’une intervention armée et d’une guerre au Moyen Orient : le gouvernement Harper.

1 En français dans le texte

*Fred A. Reed est journaliste, traducteur littéraire et auteur. Il est récipiendaire du Prix du Gouverneur général pour sa traduction anglaise de l’œuvre Le temps aboli : l’Occident et ses grands récits par Thierry Hentsch (Les Éditions du Boréal / Les Presses de l’Université de Montréal).

“Il y a double crise parce que la communauté musulmane en occident traverse également une crise d’identité. Il y a une première, deuxième et parfois même une troisième génération. Je regarde mon père et ma mère et je réalise que je suis différent. Il se peut qu’on ne parle pas la même langue, qu’on n’ait pas la même mentalité, la même culture, la même compréhension .. et même la façon de vivre nos principes religieux peut être différente”


Compte rendu de la Conférence donnée par le Professeur Tariq Ramadan à l’Université Carleton (Ottawa) le 19 Mars 2010

Dans son introduction Pr Tariq Ramadan a d’abord tenu à souligner l’importance de la nuance entre Musulmans occidentaux  et Musulmans de l’Occident. L’Islam est une religion occidentale et les Musulmans occidentaux sont à la fois entièrement musulmans du point de vue religieux et entièrement occidentaux du point de vue culturel.

Il faut aussi noter qu’il existe des cultures occidentales et non pas une seule culture occidentale. Dans le cas du Canada les spécificités du Québec et du reste du Canada en sont une illustration. Les musulmans occidentaux font face à ces deux dimensions, culture et religion. L’identité est multiple.

Dans la deuxième partie de son introduction Pr  Ramadan a expliqué pourquoi la question de l’identité est tellement actuelle. Pourquoi est-on si intéressé ou si dérangé par cette question ? Quelle est mon identité ? Quelle est votre identité ? La discussion sur l’identité est révélatrice de quelque chose de profond dans la réalité d’aujourd’hui. Cette quasi obsession autour de cette question de l’identité est psychologiquement symptomatique d’un sentiment de doute, d’un sentiment de menace, d’une difficulté de se définir.

Nous vivons en effet dans un monde où il devient de plus en plus difficile de se définir. Qui suis-je dans ce monde ? Les anciens repères qui nous permettaient de définir notre relation à notre environnement se sont perdus.

La globalisation des communications, les diverses cultures du monde nous menacent et nous questionnent sur notre identité. A cela s’ajoute la migration des populations qui ne cesse d’augmenter, il faut d’ailleurs rappeler que les sociétés occidentales ne peuvent survivre économiquement sans l’addition de populations venant de l’étranger. C’est un fait et une réalité.

Alors qui sommes-nous maintenant ? Nous regardons le monde à travers nos postes de télé et nous le regardons également dans nos rues. Dans nos rues les couleurs changent, les tenues vestimentaires changent, … Ces gens se disent Canadiens mais ce ne sont pas les Canadiens auxquels je suis habitué… Alors qui suis-je et comment se dessine l’avenir ?

Lors de récentes discussions avec des citoyens de Rotterdam, ceux-ci ont dit qu’ils ne se sentent plus chez eux dans cette ville, ils sont désorientés par la présence des nouveaux habitants: ce ne sont pas les personnes qu’ils connaissaient ou dont ils avaient l’habitude.

Cette discussion sur l’identité est donc empreinte de ce sentiment de menace, de ce doute à propos de soi … Nous devons en examiner les causes et essayer de construire une approche positive à cette question problématique et a-priori négative. Nous devons y faire face et non pas la refouler.

Dans la troisième partie de son introduction Pr Ramadan a souligné que nous vivons en fait une double crise.  (Au passage il a aussi rappelé  que d’une part le problème de l’identité ne se pose pas seulement dans les pays occidentaux, d’autre part il n’a pas que des aspects négatifs. Mis à part les frictions avec les nouveaux voisins, il y a des choses qui sont perçues positivement comme les succès sportifs au football, les apports culinaires, etc …)

Il y a double crise parce que la communauté musulmane en occident traverse également une crise d’identité. Il y a une première, deuxième et parfois même une troisième génération. Je regarde mon père et ma mère et je réalise que je suis différent. Il se peut qu’on ne parle pas la même langue, qu’on n’ait pas la même mentalité, la même culture, la même compréhension .. et même la façon de vivre nos principes religieux peut être différente.

Par leur présence en Occident les musulmans questionnent également leur identité. Qui sommes nous et comment gérer le fait d’être à la fois canadien ou européen et musulman.

Il y a donc une double crise, ces deux crises se retrouvent dans notre société, ici et maintenant.

 

Cette crise a une dimension psychologique. Les individus doutent d’eux mêmes et se questionnent: qui suis je, que vais je devenir et que faire de tout cela ? Et lorsqu’on traverse une crise on peut être tenté de penser que la seule façon de l’aborder c’est de manière intellectuelle ce qui n’est que partiellement correct car la crise a une dimension psychologique. En situation de crise on ne prête pas vraiment attention à ce que dit l’autre, on a plutôt tendance à entendre ce qu’on ressent dans ce que dit l’autre. Notre sens de l’écoute est perturbé en situation de crise. Il y a une atmosphère chargée d’émotions et les émotions ne favorisent pas l’écoute. Lorsque vous êtes sous pression, tendu et nerveux, vous pouvez parler mais vous écoutez moins. Parfois vous dites: je n’ai pas entendu ce que vous avez dit mais je me suis exprimé.

C’est souvent le cas aujourd’hui dans les sociétés occidentales autour de la question identitaire. Les deux côtés s’expriment mais ne s’écoutent pas.

Les musulmans sont aussi dans cette attitude réactive. Ils sont sous pression et ont du mal à percevoir la crise vécue par les autres. En Occident cette discussion est causée par la présence musulmane venue avec les immigrants. Et pourtant les migrations de populations ne sont pas chose nouvelle. Le Canada par exemple est un pays d’immigrants.  Les immigrants n’y sont pas perçus comme en Europe, c’est une tradition canadienne. En Europe les immigrants sont perçus comme un gros problème. L’Europe essaie de se ”protéger” en créant des lois alors que nous savons très bien que l’Europe a besoin de ces immigrants qu’elle stigmatise. Il n’y pas d’autre choix que de trouver une solution à cela.

Les immigrants d’hier étaient perçus selon leur pays d’origine: Pakistan, Turquie, Afrique du Nord, etc … Maintenant ils sont perçus comme musulmans. L’Islam est le point commun de ces populations immigrées et l’Europe doit faire face à cette réalité transnationale. L’Europe s’est mise à projeter une variété de problèmes tels que: nous avons un problème avec l’Islam, l’Islam a un problème avec la modernité, problème d’autorité, problème de laïcité, … Entre l’Islam et l’Occident il y a des problèmes, ce n’est pas nouveau. Dans le passé les orientalistes en ont parlé et les musulmans en ont parlé également, mais de façon différente.

La discussion sur l’identité a donc aussi une dimension historique, accompagnée d’une double crise d’identités discordantes et d’attentes discordantes. Cette discussion commence avec la question: qui suis je , et de là  connaître qui vous êtes, avec le potentiel que cela se transforme en un antagonisme: Nous en opposition à Eux. C’est pour cela que nous devons prendre en compte les multiples dimensions de l’identité, et ce n’est pas seulement une discussion d’ordre intellectuel. Il s’agit d’une réalité à facettes multiples.  Il s’agit d’une réalité intellectuelle et spirituelle.

La définition négative et réactive de l’identité est la définition qui semble revenir en permanence. Négative parce que l’on se définit par ce que l’on n’est pas. Cette façon de se définir par différenciation n’est pas positive: je veux savoir qui vous êtes et je me définis loin de ce que vous êtes. C’est une attitude réactive, négative et sur la défensive. Elle comporte des risques:

Le risque de l’arrogance qui découle d’un esprit dogmatique. L’esprit dogmatique n’est pas restreint à l’esprit religieux, il est également présent dans les esprits rationalistes non religieux. Qu’est-ce qu’un esprit dogmatique ? C’est un esprit qui regarde les choses à travers une vision binaire. J’ai raison, et de là il n’y qu’une conclusion possible: vous avez tort. L’esprit dogmatique construit une réalité d’opposition entre Nous et Eux. On a pu voir ça dans des discussions religieuses mais aujourd’hui le dogmatisme est entré dans la discussion sur l’identité. Ceci est ”notre culture”, cela est Nous donc vous n’en faites pas partie. A titre d’exemple il y a eu un débat officiel en France qui a duré six mois et qui a porté sur l’identité nationale. Que signifie l’identité nationale ? En principe cette discussion avait pour but de rassembler mais en réalité elle a tracé les contours du Nous pour mieux situer qui est à l’intérieur et qui est à l’extérieur. Le but était de définir le nous pour désigner les gens qui n’en font pas partie.

Il y a donc cette vision binaire potentiellement dogmatique, potentiellement arrogante, arrogance dont la source n’est pas toujours un excès de confiance en soi mais aussi un état de doute. Le doute et le manque de confiance dans les discussions intellectuelles peuvent souvent conduire vers des attitudes dogmatiques.

Les Universités sont un lieu privilégié pour résister à ces émotions à la base de ces identités réactives. Nous devons confronter ces problèmes et en parler. Nous devons nous éloigner de l’identité  de type négatif et réactif et construire une identité ouverte et positive, nous devons en parler et y travailler.

Avec la question de l’Islam et de la présence musulmane nous devons diffuser cette approche positive et cette pensée critique au sein de la communauté musulmane, et en venir à des choses plus profondes, plus enracinées dans nos propres traditions.

Le chemin à  parcourir n’est donc pas seulement d’ordre intellectuel, c’est aussi un cheminement spirituel, non seulement pour les croyants mais également pour les athées ou non-croyants, car lorsqu’on parle d’identité, on parle de soi, on parle de soi comme sujet .

En parlant de soi le danger est l’égo qui peut se transformer en arrogance. Discuter de l’identité nécessite donc de l’humilité intellectuelle et de la modestie. Souvent la modestie est associée à l’apparence vestimentaire, mais en fait c’est aussi dans la façon de penser

L’humilité  est aussi très importante dans cette discussion. Lorsque par exemple vous lisez des livres où des esprits complexes traitent de sujets très complexes qui sont difficiles à saisir, l’humilité intellectuelle est une attitude naturelle. C’est l’état d’esprit à avoir devant la question de la société plurielle. Il ne peut y avoir de société plurielle si on persiste dans la voie de l’arrogance, du dogmatisme, sans être ouvert et sans maîtriser nos émotions car ce cheminement est à la fois intellectuel et spirituel. L’humilité et la maîtrise de l’égo sont très importants, l’égo peut être une prison créée par soi même.

Dans ce cheminement où l’on essaie d’éviter le dogmatisme, l’arrogance, où on essaie de faire preuve d’humilité et de modestie intellectuelle, il y a un autre important danger à éviter: il s’agit de l’aliénation. L’aliénation est l’attitude qui consiste à se voir et à se définir à travers le regard de l’autre. Cela peut apparaître comme une approche positive mais cela revient à s’abandonner à un intermédiaire. L’aliénation c’est ne pas être un sujet mais plutôt devenir l’objet de la vision des autres. Souvent chez les musulmans on remarque une certaine confiance dans le discours mais au delà de cette apparence superficielle il y a une certaine forme d’aliénation qui consiste à se définir à la façon dont on est perçu et jugé par les autres. Pr Ramadan cite à titre d’exemple que parfois au cours d’une conférence certains musulmans observent les non-musulmans et si ceux là apprécient la conférence ils l’apprécient également. C’est cela l’aliénation, lorsque vous n’avez pas assez de confiance en vous même et vous attendez une confirmation dans le regard des autres.

Il est donc important de construire un discours qui cherche à améliorer la compréhension au lieu d’un discours qui cherche à plaire. Cette dimension relative à l’identité est profonde. C’est donc un sujet complexe où on est confronté à des dimensions intellectuelles, ainsi qu’à la psychologie et à des phénomènes tels que l’aliénation.

Alors comment aborder cela aujourd’hui lorsqu’en tant que musulmans occidentaux nous sommes amenés à parler d’identité et de quelle façon dans notre manière d’en parler peut on aider nos concitoyens à tirer le meilleur de cette discussion et de faire comprendre que notre présence est un enrichissement ? Comment faire comprendre qu’à travers notre questionnement et notre recherche de réponses nous pouvons également aider les personnes autour de nous ? C’est à nous de promouvoir une discussion positive et constructive qui sera le miroir de notre quête commune et non pas un miroir négatif de nos différences .. ce qui était le point de départ de cette conférence.

Pr Ramadan rappelle que les moyens sont décrits dans le livre intitulé ”Mon intime conviction”. Il s’agit des sept C. Il insistera ici sur quatre d’entre eux:

La Confiance

Il s’agit d’être un sujet, je suis qui je suis en toute confiance. Je dois pouvoir atteindre une définition intellectuelle de moi même venant de l’intérieur et non par opposition à mon environnement, tout en gardant une humilité intellectuelle, c’est à dire je connais mes principes et j’essaie simplement de m’améliorer … et aussi ne pas me définir dans le regard de l’autre, non pas que le regard de l’autre est nécessairement mauvais, je peux l’utiliser pour construire mais s’abandonner uniquement au regard de l’autre c’est cela qui est mauvais, il faut pouvoir utiliser le regard de l’autre sans en être captif. C’est cela la confiance.

Maintenant que la confiance a été définie, nous devons définir ce qu’est l’identité qui vient de l’intérieur de soi. Comment faire cela ? Que peut-on attendre des musulmans à ce sujet dans le monde académique, dans la société civile, et ailleurs ? En fait tout être humain doit jouer un rôle dans cette question, c’est un enjeu commun à tous.

Le premier aspect dans la définition de l’identité est la mémoire. Je deviens un sujet si je cultive me mémoire, c’est à dire que ma réalité est liée à une mémoire, à une histoire, au fait que je viens de quelque part. Si quelqu’un se met à dire aux musulmans canadiens d’oublier leur pays d’origine, que c’est la seule façon d’être bien ici, ce n’est certainement pas un bon message. La question est comment vivre avec sa mémoire tout en construisant sa présence ici. Renier son passé, renier sa mémoire et ne pas les valoriser, cela est destructif . Les musulmans venant du Maroc, du Pakistan, d’Iran etc .. et même les nouveaux convertis à l’Islam , ne doivent pas oublier leur passé, ne doivent pas se couper de leurs racines, leur mémoire est leur richesse et c’est une partie d’eux-mêmes. Pr Ramadan rappelle que  lorsqu’on lui pose la question de son identité il dit toujours ”n’oubliez pas que je suis égyptien de mémoire, c’est très important car c’est ma richesse, c’est là d’où je viens”.

Les écoles doivent célébrer la diversité des mémoires qui font notre histoire commune, sinon il y a quelque chose qui manque. On ne peut se sentir à l’aise dans une identité tronquée de son passé et de sa mémoire. Cela fait partie du problème, l’histoire n’est pas assez enseignée. Aujourd’hui nous ne sommes pas au niveau requis par une société plurielle, nous devons traiter avec l’histoire, nous devons mieux connaître l’histoire.

Pr Ramadan mentionne qu’il était au Maroc et qu’il y avait une grande discussion au sujet de l’opportunité d’enseigner l’extermination des juifs au Maroc. Une personne a dit : ”Non, Non, Non ce n’est pas notre histoire, nous ne voulons pas être colonisés”, et quelqu’un d’autre a dit:”La raison de tout cela est qu’il y a des lobbies pro-israélien au Maroc qui poussent dans cette direction”. Pr Ramadan a fait la réflexion que même si certaines parties peuvent avoir un agenda, il faut être fidèle à ses principes, bien sûr qu’il faut enseigner ce qui s’est passé en Europe, c’est du savoir, et en avoir la connaissance vous permettra aussi de dire nous n’avons pas participé à cela. Mais ce n’est pas parce que vous n’y avez pas participé que vous ne devez pas apprendre ce qui s’est passé, il faut en profiter pour comprendre pourquoi l’Europe a un problème avec ça. Il ne doit pas y avoir de censure de la connaissance, de l’histoire, des faits et des interprétations.

Il est donc important d’être enraciné et d’avoir un sens de l’histoire. Pr Ramadan recommande à tout musulman canadien et à tout canadien tout court de se connecter avec l’histoire car c’est là le moyen de trouver une compréhension profonde des choses au delà des réactions immédiates et émotionnelles.

Les traditions représentent un autre important aspect de l’identité. En Islam il y a les traditions légales, les traditions des sciences islamiques. Il est faux de croire que les traditions sont statiques alors que la modernité s’inscrit dans le mouvement. Par définition une tradition est toujours en mouvement , les traditions ne sont pas statiques. Que signifie qu’une tradition est en mouvement ? Cela signifie que les gens vivent en accord avec leur époque. Une tradition est toujours liée à une culture. Les étudiants en sciences islamiques devraient se concentrer sur l’étude des traditions et leur mouvement et de quelle façon se fait le lien avec les diverses cultures. Dans la tradition légale islamique il y a la notion de al’urf , c’est à dire la culture. Dans la tradition légale islamique on a toujours cherché à être consistant avec les principes dans le cadre d’une culture donnée. Il n’y a pas toujours eu de musulmans en Afrique de l’ouest ou en Inde, cette entrée de l’Islam dans un nouvel environnement a nécessité un certain travail. Même entre Médine et le Yémen, à l’époque du Prophète (que la paix et le salut d’Allah soient sur Lui)  il y avait des différences culturelles. A la question de savoir comment il va délivrer ses jugements une fois au Yémen, Mu’ad Ibnou Jabal a répondu je m’appuierai sur le Coran, et que si la réponse n’est pas dans le Coran je suivrai la tradition prophétique, et si la réponse n’est pas dans la tradition je ferai travailler mon esprit. Bien que faisant partie de la pure tradition islamique émergente, Mu’ad Ibnou Jabal était résolu à faire des ajustements intellectuels qui s’avèreraient nécessaires dans un nouvel environnement.

On voit bien qu’il y a un dynamisme, l’identité se rattache à une tradition qui n’est jamais statique, elle se construit au fur et à mesure. C’est un cheminement intellectuel que nous devons garder à l’esprit dans la discussion sur l’histoire.

La façon d’appréhender la tradition (qui n’est pas statique), la façon d’appréhender la culture et  nos  références, être capable d’avoir une pensée critique, tout cela vient de la pensée islamique. Ce n’est pas facile mais nous devons doter les musulmans canadiens de cette connaissance de la mémoire, de l’histoire, des traditions légales ainsi que de la connexion historique entre la civilisation islamique et la civilisation occidentale, civilisations qui n’étaient pas séparées et fermées.

Nous devons donc défier cette construction idéologique de notre époque qui consiste à simplement dire qui vous êtes et qui vous n’êtes pas.

En plus de la mémoire, de l’histoire, de la tradition et des références légales, il y a un autre aspect de l’identité: c’est un ensemble de valeurs. Lorsqu’on discute des traditions et de cette pensée critique, on se pose aussi la question du pourquoi et du comment on a produit des valeurs et quelles sont ces valeurs. C’est une discussion qui est profonde et qui fait partie d’une construction positive et constructive de notre identité, c’est une approche positive qui vient de l’intérieur.

 

Comment construire cette identité en restant confiant ? Il faut garder à l’esprit que ce que traversent les musulmans canadiens est similaire à  ce qu’ont vécu certains musulmans en Afrique, en Asie ou ailleurs. Ils ont construit leur identité, ils sont devenus les sujets de leur histoire parce qu’ils connaissent leurs traditions, leurs valeurs et les dynamiques intérieures et aussi parce qu’ils ont une mémoire. C’est quelque chose que l’ont cultiver positivement et ne pas rejeter la culture occidentale. Nous ne sommes pas contre et nous pouvons y prendre des choses, c’est un mouvement, c’est ainsi que l’on comprend mieux certains de nos principes tels ”La sagesse est la propriété du musulman”, il faut la prendre là où la trouve, .. ou encore ”Le principe en toute chose est la permission”, c’est comme cela que nos traditions se sont construites, c’est pour cette raison que la civilisation islamique était si ouverte. Au lieu d’être sur la défensive et en étant ouvert on comprend mieux la tradition ce qui aide à être beaucoup plus confiant dans la manière de définir son identité.

Lorsque le Pape a dit que les racines de l’Europe sont chrétiennes et grecques, il veut peut-être dire que l’Europe n’a pas besoin d’un dialogue avec l’Islam mais plutôt d’un dialogue avec elle même. Cette distorsion du passé est le symptôme de la peur du présent. Cette vision réductrice du passé est le produit de la peur. Retrouver le passé et en avoir une meilleure compréhension permet d’avoir plus de confiance et de résister à ces politiques de l’émotion auxquelles nous assistons aujourd’hui.

Il y a autre chose qui peut nous aider à être en occident et être plus ouvert. Une question simple:dans quels pays, quelles sociétés a t-on la possibilité d’être en accord avec ses valeurs ? Dans les pays à majorité musulmane ou ici en occident ? Face à cette question il ne faut idéaliser aucun pays. Il n’y a aucun pays idéal à la surface de la terre. Il y a des problèmes partout mais au niveau de la vie quotidienne ce qu’on vit au Canada est probablement meilleur que dans tout pays à majorité musulmane.

La Consistance

Il est très important de pouvoir être consistant avec ses propres valeurs parce que la consistance donne confiance et le sentiment de sentir chez soi là où on vit. On se sent bien chez soi lorsqu’on est consistant et en accord avec soi même. S’il faut vivre en contradiction avec soi même comme en Europe où pour être considéré comme ”bon européen” équivaut à être moins musulman, vous n’obtenez en définitive ni des bons européens ni des bons musulmans. Ne pouvant être consistant ils ne se sentent pas à l’aise. Il faut laisser les individus vivre en accord avec leurs valeurs, personne ne peut s’ériger en juge de leur conscience, cela n’est pas conforme aux traditions occidentales. La peur des musulmans risque de mettre l’Occident en contradiction avec ses principes.

La Créativité

Il ne peut y avoir de sentiment positif au sujet de l’identité sans créativité. Il ne suffit pas que que les musulmans occidentaux se sentent occidentaux, ils doivent aussi pouvoir être créatifs au sein de la culture occidentale. Ils doivent pouvoir participer à la création et l’innovation dans tous les domaines. Il est intéressant de noter à cet égard ce qu’en dit la pensée marxiste: si vous produisez sans être impliqué soi même dans le produit de votre effort, vous ressentez un sentiment d’aliénation venant de cette production. Vous avez besoin de vous y retrouver pour bien vous sentir. C’est la même chose avec la culture: si la culture environnante ne reflète rien de vous, si votre contribution culturelle et artistique est inexistante vous n’aurez jamais le sentiment d’appartenance.

Cela se présente dans l’autre sens également. Dans les librairies islamiques vous trouvez seulement des livres écrits par des musulmans, lus par des musulmans et achetés par des musulmans … alors que nous sommes au Canada. C’est une forme de schizophrénie. Il faut pouvoir prendre de la culture environnante et aussi donner. Le sens de l’identité et d’appartenance se produira quand on peut dire Je et Nous. C’est cela la construction positive de l’identité, ce n’est pas seulement Je, c’est aussi Nous. Ce Nous se réalise grâce au troisième C, c’est à dire par la participation à la créativité.

C’est pour cela que nous avons besoin dans la société occidentale d’une institutionnalisation de l’Islam, avec la construction de centres culturels, avec des participants qui prennent la parole, qui écrivent, qui  s’impliquent dans les universités, qui créent des idées et des visions, qui produisent de la littérature, des films, des arts, etc …

La Contribution

La créativité  se transforme en contribution. Je peux m’identifier à une société  si je peux y contribuer.  Partant de la mentalité du ”Nous opposé à Eux” qui correspond à l’identité négative et réactive, nous devons aboutir à une autre mentalité, nous avons besoin d’une révolution intellectuelle, mais à chaque étape nous avons besoin de modestie intellectuelle et d’humilité et point d’arrogance. Nous devons être capable d’écouter, de partager et non pas de dire nous sommes musulmans nous allons vous enseigner, il faut éviter les attitudes du style ”Je possède la vérité, alors écoutez”, ce qui correspond à la vision binaire, à l’esprit dogmatique qui croit qu’il n’a rien à recevoir.

Tout cela est la définition d’une identité qui est plus positive, basée sur les quatre C: Confiance, Consistance, Créativité, Contribution.

La sphère publique:

Dans la sphère publique Il y a quelques principes que nous devons accepter et respecter. Tout d’abord un point important est que la présence en Occident ne doit pas signifier la coupure avec une longue tradition de pensée, de créativité ainsi que les traditions légales, bien au contraire.  Il faut notamment toujours être prêt à reconnaître et respecter la complexité de l’autre et ne jamais réduire l’autre.

Lorsque vous connaissez votre identité dans toute son histoire, sa mémoire, sa tradition, sa complexité, sa contribution et sa complexité, c’est là que vous diffusez autour de vous un message positif. C’est pour cela qu’il faut travailler dans le monde académique, dans la société civile et dans la sphère publique pour diffuser ce type de message. Cela est intéressant car le message envoyé aux concitoyens est qu’ils doivent apprendre, non seulement à votre sujet mais l’aspect positif est que ce regard sur l’autre stimule l’envie d’en apprendre sur soi.

Une présence positive est toujours une présence qui ne s’attend pas à ce que l’autre adopte la même pensée mais qui induit un questionnement de soi et une stimulation de la pensée. En d’autres termes aidez-moi à être meilleur et non pas à suivre les traces de ce que vous êtes. C’est cela la présence interactive et pro-active, c’est de cette façon qu’on doit travailler dans une société plurielle.

Les principes de la sphère publique sont les suivants:

  • La loi du pays doit être respectée par tous. Cela n’a rien de contraire aux principes islamiques. Vous respectez la loi parce que vous avez un contrat avec le pays, vous êtes tenu de respecter ce contrat. Tout citoyen a un contrat moral, un contrat civique, la loi doit être respectée, il n’y a pas de discussion là dessus. S’il peut arriver que certains musulmans pensent autrement il s’agit d’une compréhension erronée et nous nous devons de la rectifier.
  • La distinction et la séparation des autorités: l’état a un rôle et les autorités religieuses ont un autre rôle. Personne au sein de l’état ne peut jouer le rôle de mufti, de prêtre ou de rabbin, ce n’est pas le rôle de l’état de définir qui est le bon juif, le bon musulman, le bon chrétien ou le bon bouddhiste.

C’est pour cela qu’il est important de connaître nos droits dans cette société, il y a des principes qui sont incontestables et il faut s’y tenir. Dans toutes les religions on peut avoir affaire à des conservateurs, des littéralistes, des esprits dogmatiques mais aussi des esprits ouverts, c’est la réalité du paysage religieux. En évitant cette réalité, en traitant uniquement avec certains plutôt que d’autres, on peut être amené à créer plus de problèmes au lieu de trouver des solutions aux tensions présentes.

Les points important sont donc: respecter la loi et respecter la séparation des pouvoirs. Aussi dans le cadre religieux une éducation adaptée prenant en compte la compréhension de l’environnement s’avère nécessaire. Cela demande néanmoins un effort de part et d’autre, car la société doit aussi respecter cette présence en la valorisant, à travers l’éducation, la mémoire, l’histoire commune et en valorisant également les contributions du passé et du présent. C’est ainsi que l’on construit un sentiment d’appartenance en disant aux gens: ”Vous êtes l’un d’entre nous, vous êtes Nous”. Le sentiment d’appartenance est tellement important, c’est un facteur psychologique mais il est lié à des réalités intellectuelles et à des perceptions quotidiennes.

Les domaines à approfondir dans la sphère publique sont:

  • L’éducation et l’éthique: l’enjeu est comment mettre l’éducation au service de l’éthique et promouvoir l’application de l’éthique. Le dernier livre intitulé ”La réforme radicale: éthique islamique et libération” traite de ce sujet à savoir comment promouvoir une éthique islamique pour notre époque aussi bien dans les pays à majorité musulmane qu’en Occident. Nous en avons certainement besoin ici, c’est une discussion critique incontournable et l’éthique est très importante à cet égard.
  • Dans la sphère publique il faut être le témoin de son éthique mais ne pas l’imposer. La non contrainte est le deuxième principe de la sphère publique, chacun peut avoir sa propre éthique mais ne peut l’imposer aux autres. Il faut pouvoir exprimer ses convictions en toute confiance, une façon d’être le témoin de nos principes dans divers domaines (économie, habitudes alimentaires, etc ..), mais il faut se garder de chercher à les imposer.

En définitive que cherche t-on ?

Le discours sur l’identité est né dans le doute, dans le sentiment de menace et dans la peur. Ce qu’on souhaite atteindre c’est une vie paisible, on veut parler de bien-être. On veut se sentir bien chez soi. Chez soi peut être le Canada ou l’Europe. On est chez soi mais on veut s’y sentir bien. La discussion que l’on souhaite avoir c’est à propos du bien-être, à propos de la paix intérieure. Cette discussion doit avoir lieu dans le monde académique et dans la sphère publique avec la condition d’y être perçu comme un enrichissement. Il s’agit vraiment de pouvoir parler de la recherche du sens, la question du pourquoi, la question de l’égo, la question de l’émancipation de soi, en fin de compte une discussion bien spirituelle.

Aujourd’hui les discussions au sujet de l’Islam, du Christianisme tournent toujours autour des conflits, des différences, des tensions et on oublie l’essence: la religion a été et est un chemin vers la paix. C’est le discours tenu par chaque croyant de l’intérieur de sa religion. Par essence les religions ne font pas la promotion des guerres et des conflits. Aujourd’hui on ne cesse de discuter à la périphérie parce qu’on à la merci des émotions. Les émotions sont toujours à la périphérie. On pense être libre mais en réalité on répond à des signaux et stimulations qui nous pousse à réagir d’une certaine façon.

Dans la sphère publique, en abordant l’identité de manière positive on finira par parler des questions qui sont vraiment essentielles, et c’est autour de cela qu’on doit se rassembler.

Si vous allez en Afrique et vous parlez à ceux qui font face à la pauvreté, ou ailleurs à ceux qui subissent des discriminations, des individus à nos frontières qui sont traités comme des criminels, si vous prenez aux sérieux les questions qu’ils posent alors vous vous demandez: pourquoi ? Que cherchons-nous en définitive ? La dignité ou l’argent ? Les principes ou l’intérêt ? C’est pour cela qu’il est important de parler de tout ça dans le monde académique, c’est là que chacun d’entre nous, étudiants, enseignants et quiconque impliqué dans ce type de discussion ou dans le dialogue inter-religieux, nous devons atteindre une compréhension profonde et poser les vraies questions: que souhaitons nous réaliser ? Quel type d’effort intellectuel ou d’humilité intellectuelle voulons nous promouvoir dans notre société ?  Et quel type de dialogue aussi ?

C’est cela l’approche qui nous aidera à écouter les autres et à mieux parler aux autres. Ce qui nous amène au dernier C qui est la Communication. La communication est centrale pour ce sujet.

En fin de compte on retiendra qu’il faut éviter l’identité négative, réactive et sans pouvoir, il faut promouvoir une identité positive douée d’une faculté de changement et de contribution. Partant de cette discussion sur l’identité nous devrions pouvoir nous retrouver dans la contribution et le sentiment d’appartenance. Et cela est en train de se produire à la base. On voit des signaux que les choses sont en train de bouger mais nous avons besoin d’être plus impliqué dans tout cela. Les universités peuvent à cet égard jouer un rôle de leader dans cette tendance qui se résume à: Parlons de l’identité d’une manière positive et cultivons un sens commun de l’appartenance.

Youssef Islah est membre de Présence Musulmane Toronto

“La radicalisation pose effectivement un sérieux défi à la communauté musulmane, menant certains à douter de son patriotisme. Pourtant si on mettait en lumière, ne serait-ce qu’une seconde, les actions sur le terrain et les projets communautaires qui visent à l’échelle du pays à joindre les musulmans mal disposés, on pourrait sans doute tempérer cette peur”

 

uk_flag_peace_symbol_2_xlParmi les différents points relevés dans le rapport de l’Open Society Institute sur les communautés musulmanes d’Europe, y compris l’information inquiétante sur le niveau de discrimination qu’elles rencontrent, je ne suis pas du tout surprise d’y lire que les musulmans vivant en Angleterre semblent être les plus patriotiques. D’après les résultats de cette recherche, une moyenne de  78 p. cent d’entre eux se considèrent Britanniques, comparativement à 49 p. cent en France et 23 p. cent en Allemagne.  

Une sensibilisation accrue, depuis les dix dernières années, aux politiques sur l’identité, semble avoir accéléré l’émergence d’une identité de Britanniques musulmans à l’échelle du pays. Essentiellement, les musulmans de la deuxième génération originaires de pays tels le Pakistan, le Bangladesh, la Somalie et l’Égypte s’identifient moins en termes du pays d’origine qu’en termes de citoyens britanniques.

Cette construction d’une identité de musulman britannique a permis à plusieurs hommes et femmes de confession musulmane de se débarrasser de pratiques culturelles aliénantes et de recouvrer les droits que leur confère l’islam, et ce, sans contradiction avec le fait de prendre racine en sol britannique. L’islam en tant que mode de vie ne requiert plus d’adhérer à une définition étroite de l’identité musulmane caractérisée par des traditions souvent patriarcales qui ont cours au pays d’origine des individus. À Leicester, 94 p. cent des musulmans de la deuxième génération se considèrent Britanniques. Ces chiffres ne viennent-ils pas appuyer le concept décrié du multiculturalisme, et suggérer ainsi que le processus d’intégration, contrairement à celui d’assimilation en cours dans le reste de l’Europe, porte fruit à long terme?

La tendance des musulmans du Royaume-Uni à construire et à nourrir une identité de musulmans britanniques a depuis longtemps été éclipsée par la frénésie médiatique d’histoires centrées sur les musulmans. Certains incidents semblent faire les manchettes simplement parce qu’on a amplifié l’élément musulman. Tout ce que cette frénésie contribuera à faire, c’est d’entretenir les mythes et de nourrir les peurs; au point d’en arriver à l’émergence de groupes réactionnaires tels que English Defence League et Stop à l’islamisation de l’Europe.

Qu’il soit question d’un chauffeur de taxi qui refuse de laisser monter un homme aveugle parce que l’islam n’aime pas les chiens (bon, j’ai moi-même un peu peur des chiens, mais je connais des musulmans qui en possèdent) ou de l’archevêque de Canterbury favorisant l’implantation de la sharia au Royaume-Uni parce qu’apparemment c’est ce que les musulmans veulent (il ne l’a pas fait, et en tout cas, je ne connais aucun musulman qui le veut) ou de la préférée de tous : le voile ou niqab (porté par une infime proportion, ce sujet ne mérite pas l’espace qu’on lui alloue), il semble que ça n’aura pas de fin.

La radicalisation pose effectivement un sérieux défi à la communauté musulmane, menant certains à douter de son patriotisme. Pourtant si on mettait en lumière, ne serait-ce qu’une seconde, les actions sur le terrain et les projets communautaires qui visent à l’échelle du pays à joindre les musulmans mal disposés, on pourrait sans doute tempérer cette peur. Il est vraiment déplorable que les marginaux de la communauté musulmane qui avancent les opinions les plus  extrêmes, les plus incendiaires et les moins représentatives fassent les manchettes. Le rapport de l’Open Society Institute contribuera peut-être à rétablir l’équilibre.

Samia Rahman est une journaliste pigiste qui vit à Londres. Elle est l’ancienne éditrice déléguée du Email magazine et elle a contribué au Guardian, Prospect et New Statesman. Elle est l’auteur d’un documentaire diffusé sur la chaîne 4 : Young, Angry and Muslim.

Le présent article est d’abord paru dans le Guardian et a été repris ici avec la permission de son auteur.

Traduit par Suzanne Touchette

   

“Lorsqu’on est penché sur un projet de société qui aspire à réaliser de telles préoccupations, on ne peut se permettre d’avoir cure des parasitages inconséquents qui cherchent désespérément à s’interposer sur le chemin”

 

Suite à la campagne de diffamation menée par Point de bascule et le Congrès musulman canadien contre Tariq Ramadan et ses collaborateurs dans Le Devoir du 5 novembre 2009, il apparaît manifeste que les moyens d’exprimer le désaccord, pour le moins, ont trouvé leurs limites en publiant un encart publicitaire en page deux du journal. L’aveu de faillite ne peut être plus évident : à défaut d’arguments et d’idées, le seul recourt du discours haineux et indisposé pour (voire par) le dialogue est de payer un espace de propagande pour s’attaquer aux personnes dont on n’est capable de discuter les écrits et les paroles si ce n’est en les trafiquant.

Sans esprit de structure, ni même de la moindre idée directrice dans le texte en question, les auteurs n’ont au fond réussi qu’à compiler les lancinantes redondances peu imaginatives des détournements et rumeurs servis par une certaine presse peu amène à l’endroit d’un discours musulman occidental qui s’affirme dans le respect constant des cadre constitutionnel, démocratique et laïc de l’Europe et de l’Amérique du Nord.

En effet, ce qu’il faut lire entre les lignes ce ne sont pas les mensonges qu’on n’est même pas capable d’inventer soi-même, mais le refus borné de pénétrer l’espace de la délibération sociale et citoyenne avec la modestie qui s’impose lorsqu’on reconnaît, dans les faits, la pluralité, autrement dit la légitimité de la présence et de la différence des autres. Bien au contraire, on ne fait qu’assister depuis quelque temps à l’intarissable déversement de fiel de la part de prétendus « bien-pensants » qui ne font montre en fin de compte que de leurs poings et de leurs postulats sans la moindre preuve de ce qu’ils avancent. L’appel à la cessation immédiate de tous les châtiments corporels est disponible sur notre site depuis mars 2005.

Le vrai défi qui nous occupe est manifestement bien loin de ces provocations sans substance. En fait, il s’agit enfin de faire l’effort inconfortable de prendre nos responsabilités face au climat de déficit de confiance et de suspicion tous azimuts qui caractérise les relations avec l’islam occidental. Au-delà du devoir citoyen de construire une présence positive et participative au développement de la société dont nous avons le souci en partenariat avec toutes les bonnes volontés préoccupées de justice sociale et d’égalité de traitement pour tous, immigrants ou non, il importe également d’avoir le courage de travailler avec nos coreligionnaires et nos communautés respectives pour nous réformer nous-mêmes, à la fois spirituellement et intellectuellement.

La conférence de Tariq Ramadan (« La quête spirituelle : la réforme de soi et du monde », ce vendredi 6 novembre à l’Université de Montréal) ne cherche qu’à mettre en évidence la nécessité pour tous les citoyens, musulmans ou non, de s’associer à l’entreprise de longue haleine qui consiste, à partir de l’intériorité de nos convictions intimes respectives, à s’investir pour une transformation de notre environnement selon les exigences des valeurs universelles et consensuelles qui nous habitent.

Lorsqu’on est penché sur un projet de société qui aspire à réaliser de telles préoccupations, on ne peut se permettre d’avoir cure des parasitages inconséquents qui cherchent désespérément à s’interposer sur le chemin. Et la caravane passe…

Salah Basalamah est membre de Présence musulmane

Il y a deux ans, je participais aux côtés de M. Jason Kenney, alors Secrétaire d’état au multiculturalisme, au lancement du film L’imam et le pasteur, une production nigérienne qui dépeint le processus du pardon entre les personnes. M. Kenney avait l’habitude d’assister à ce genre d’événements afin de démontrer son soutien envers la diversité. 

Aujourd’hui, ses dispositions semblent avoir changées.

Maintenant ministre de la Citoyenneté et de l’Immigration, M. Kenney pense que la promotion de la diversité n’est pas l’affaire du gouvernement. Il appuie plutôt le plan d’intégration à cause d’une nouvelle perception qui voudrait que les immigrants ne s’intègrent pas suffisamment, qu’ils ont des vues conservatrices et qu’ils justifient l’usage de la violence en s’appuyant sur des dogmes religieux ou sur des griefs d’ordre ethnique.

M. Lawrence Martin du Globe and Mail décrit ce volte-face politique comme « l’arrivée d’un éléphant dans un magasin de porcelaine ». 

Ce genre de message de la part du ministre fait naître chez les immigrants des scénarios troublants et des craintes inutiles. Pourtant la réalité est toute autre. Des milliers de Canadiens de toute origine, que ce soit indienne d’Asie, somalienne ou chinoise, ont déjà intégré la société canadienne et accepté comme les leurs, les lois, l’histoire et les institutions du Canada. 

La bonne nouvelle dans tout ça : les politiciens vont et viennent. 

Mais nous, les citoyens, sommes ici pour rester et nous devons nous battre de façon constructive avec ces questions importantes pour notre avenir commun.

Et c’est ce qu’ont fait les citoyens de la ville de Rotterdam, en Hollande, au cours des trois dernières années. Dans un rapport publié, intitulé Citoyenneté, identité et appartenance, sous l’autorité de Tariq Ramadan, savant de réputation mondiale, ces citoyens posent une question fondamentale :

Qu’est-ce que la citoyenneté? Le rapport y répond en affirmant que la citoyenneté relève de l’intégration psychologique. 

Pour se sentir chez eux, les citoyens ont besoin d’une reconnaissance de leur contribution, de bénéficier de droits égaux et de se sentir en confiance et respectés.

Le rapport va encore plus loin : concevoir la citoyenneté dans un cadre étroit d’intégration va à l’encontre de l’esprit même de ce qu’est la citoyenneté. Par exemple, si on demande à un groupe de s’intégrer, est-ce qu’on ne suggère pas qu’il doive faire table rase de son passé identitaire pour se conformer à l’autre groupe? Ou alors, qu’un groupe ne fait pas partie de « nous »?

Le rapport ose même poser une autre question fondamentale : Croyons-nous vraiment qu’une fois que nos concitoyens se seront intégrés, tous les problèmes d’ordre culturel, social ou religieux seront résolus? Ou est-ce une façon de pousser nos problèmes socio-économiques dans les pièges de la « culturalisation », de la « régionalisation » ou de l’islamisation »? 

Alors, lorsque M. Jason Kenney affirme que « pour progresser, les immigrants devraient adopter les valeurs de liberté et de démocratie de l’occident », peut-être utilise-t-il l’intégration pour faire diversion et ainsi camoufler les vrais enjeux : des droits égaux et des chances égales pour tous les membres de notre société. 

Quelqu’un devrait l’éclairer. 

La stratégie la plus efficace serait de reconnaître et de faire la promotion de « l’égalité dans la diversité » en s’attaquant en toute honnêteté aux vrais problèmes qui empêchent les immigrants de se sentir chez eux, soit : l’accès à l’emploi, l’absence de politique touchant la diversité, la non reconnaissance des diplômes étrangers, le sous-financement, le racisme et un système scolaire fermé à l’histoire du monde, etc. 

M. Newman Kusina, un universitaire originaire du Zimbabwe est très familier avec tout ça. Il passe des nuits sans sommeil devant son ordinateur à essayer de trouver un emploi dans son domaine.

« Quand je suis arrivé ici, j’avais les attentes et tout l’enthousiasme qu’on a lorsqu’on arrive dans un nouveau pays. Mais, c’est le cauchemar absolu. » Aujourd’hui, il travaille comme gardien de sécurité. 

Comme se devrait tout bon citoyen, M. Kusina est respectueux de la loi, mais ça ne l’empêchera pas de se servir de son droit démocratique pour exiger de son gouvernement une attitude responsable et conforme à l’éthique comme : ne pas tenter de se cacher derrière un “plan d’intégration.”

Et espérons que nos politiciens émergeront assez longtemps de leur ghetto intellectuel pour comprendre que le rêve de la vraie citoyenneté ne verra le jour que lorsque chaque citoyen fera partie de « nous ».   

Traduit par Suzanne Touchette

 

 

Dans un article paru chez “Le Devoir” et “La Presse” le 12 mai, Mme Djemila Benhabib s’en prend à la Fédération des femmes du Québec (FFQ) dont les membres ont voté contre l’interdiction du port des signes religieux ostentatoires par les employées de la fonction publique québécoise. Mme Benhabib y cite « l’alliance » entre la FFQ et certaines associations musulmanes locales, dont Présence musulmane Montréal (PMM).

Évidemment, Présence musulmane Montréal appuie la position prise par la FFQ. Cependant, les membres de Présence Musulmane Montréal présentes à l’assemblée spéciale de la FFQ s’y trouvaient à titre individuel. Elles étaient là aussi, et surtout, en tant que femmes, en tant que féministes et en tant que citoyennes québécoises dont l’avenir est indissociable de celui de la société. Accuser la FFQ, comme fait Mme Benhabib, d’une «compromission avec des mouvements politiques des plus rétrogrades…» relève de la fumisterie.

Ainsi traite-t-elle les membres de PMM présentes à Québec de « militantes islamistes ». De tels propos témoignent d’une grande ignorance quant au travail de PMM, qui œuvre sur le terrain social et politique québécois depuis plusieurs années maintenant. Tel qu’indiqué sur notre site (www.presencemusulmane.org), Présence musulmane Montréal est un collectif de musulmanes et musulmans qui promeut une citoyenneté participative nourrie d’une compréhension contextualisée de l’islam et d’une identité ouverte, tout en cultivant un vivre-ensemble harmonieux dans notre société. D’ailleurs, PMM s’est donné comme objectif prioritaire de susciter et de contribuer au dialogue, et de participer aux débats publics tout en prenant position sur les questions sociales et les problématiques touchant tant les Québécois de confession musulmane que la société québécoise dans son ensemble.

N’en déplaise à Mme Djamila Benhabib (« …seule la propagande des femmes islamistes dominait… »), les voix des femmes musulmanes, associées à PMM et autres, étaient peu nombreuses à s’exprimer lors de cette assemblée spéciale. La grande majorité des interventions en faveur de la proposition de la FFQ venaient des femmes québécoises dites « de souche » et non pas de musulmanes. Par ailleurs, comme elle le dit elle-même dans son article (« Sur ce chapitre, heureusement que trois femmes iraniennes ont rappelé le cauchemar que vivent leurs compatriotes depuis l’imposition du voile islamique par Khomeiny et sa révolution islamique en 1979. »), Mme Benhabib et plusieurs autres femmes qui s’opposent au port du foulard à la fonction publique ont pris la parole à de nombreuses reprises afin de faire valoir leur point de vue.

Mais où est le vrai débat? Mme Benhabib voudra peut-être détourner notre attention en évoquant le spectre de l’islamisme. En effet, accuser une personne ou un groupe d’ « islamisme » est devenue le moyen privilégié de taire tout débat : coupable! Ainsi, Mme Benhabib s’emploie à cacher son mépris pour les femmes et les associations membres qui étaient présentes le 9 mai à l’assemblée spéciale de la Fédération des femmes du Québec en insinuant qu’elles ont été « dupées » par les « islamistes ». Toutes les femmes qui ont voté en faveur de la proposition faite par le CA de la FFQ seraient-elles des auto-aliénées, privées du libre-arbitre et à la solde des dangereux extrémistes que sont les femmes musulmanes? Si la démarche n’était pas si insultante, elle serait totalement risible.

En effet, au lieu de reconnaître que la résolution adoptée par la FFQ est l’expression même de la liberté de conscience et de choix, des valeurs québécoises dont nous sommes tous et toutes si fiers, et un exercice profondément démocratique, Mme Benhabib s’en fait l’unique garante. Elle menace et insulte ainsi celles qui oeuvrent au nom de la réelle diversité, du respect et du vivre- et de l’agir- ensemble, du droit à l’emploi et à l’égalité devant la Loi.

La Fédération des femmes du Québec a tranché, ouvertement et démocratiquement. Elle n’a pas retenu l’alarmisme et les fausses représentations dont Mme Benhabib se fait le porte-parole autoproclamé. Le message est clair : c’est aux femmes elles-mêmes de se définir, de préciser les enjeux de leur combat pour la justice et l’égalité. Tout comme la FFQ vient de faire.

Source: Le Devoir et PMM

thescienceofalchemyMoi, une jeune au beau milieu de l’adolescence, je me pose encore beaucoup de questions sur moi-même. Mais une chose dont je suis certaine et qui est indiscutable, c’est ma citoyenneté. Je suis canadienne. Certains pourraient penser qu’en raison de mes origines mixtes (mi-canadiennes, mi-marocaines), le contraire serait plutôt le cas.

Comment peux-tu être aussi sure de ton identité culturelle alors qu’elle est partagée?

Croyez-moi, je me la suis souvent posée cette question avant d’en arriver à une réponse définitive.

C’est donc avec enthousiasme que j’allais participer au Forum sur la citoyenneté et l’identité où je pourrais une fois de plus entendre de vive voix les conseils et les réflexions du professeur Tariq Ramadan.

Le forum était organisé par l’Organisme Communautaire des Services aux Immigrants d’Ottawa (OCISO) en collaboration avec Présence musulmane, le Centre catholique pour immigrants, et Coalition et leadership Ottawa (LASI). La tenue de cet événement a été inspirée par Citoyenneté, identité et sentiment d’appartenance, un projet en cours à Rotterdam auquel participe Tariq Ramadan depuis les trois dernières années.

Le concept de citoyenneté ne m’a jamais personnellement posé de problème puisque je suis née et que j’ai grandi au Canada. C’est plutôt de son aspect philosophique que je débattais avec les autres et avec moi-même.

Certains affirmaient qu’étant donné que mon père est marocain, je devrais naturellement être marocaine, mais ça ne collait pas. Inconsciemment, je revenais aux 3 L dont parle Tariq Ramadan dans sa conférence sur la citoyenneté.

Langue – Nous ne pouvons pas être des citoyens à part entière si nous ne maîtrisons pas la langue du pays que nous habitons.

Loyauté – Un sentiment d’appartenance est essentiel à une pleine citoyenneté. Toutefois, la loyauté ne devrait jamais paralyser notre esprit critique; un engagement, quel qu’il soit, devrait toujours être précédé d’une réflexion sincère.

Loi – Nous devons nous soumettre à la loi du pays. Cependant, nous devons nous assurer que ces lois n’entrent pas en contradiction avec nos valeurs.

Identités multiples
Comment puis-je prétendre être marocaine alors que je ne parle pas la langue, que je ne me reconnais pas dans cette culture et que je n’ai aucune notion de la constitution du Maroc? Bien que je reconnaisse la beauté de mon héritage et que j’en sois fière, je ne peux pas m’identifier à lui parce qu’il ne fait tout simplement pas partie de mon quotidien.

Tariq Ramadan nous a cependant rappelé que les concepts d’identité multiple et de citoyenneté ne sont pas incompatibles. La preuve en a été faite par le passé; on continue et continuera de le constater. Il n’y a pas de mal et rien d’étrange à se sentir à la fois Canadien et Somalien, par exemple. Tout le monde possède des identités multiples; être un véritable citoyen, c’est apprendre à composer avec toutes de façon harmonieuse.

En tant qu’adolescente, j’ai connu plusieurs crises identitaires et j’ai été témoin de plusieurs autres. Les jeunes de la deuxième ou de la troisième génération d’immigrants ont tellement peur d’oublier leur « vrai » citoyenneté : celle du pays d’origine de leurs parents, qu’ils finissent par se couvrir d’une armure pour éviter que cela n’arrrive. De façon consciente ou non, plusieurs d’entre eux développent une mentalité de « Eux, et Nous », mentalité qui est destructrice non seulement à leur endroit, mais à l’endroit de toute la collectivité. Mais la citoyenneté, c’est quoi au juste?

Intégration ou contribution ?
D’après Tariq Ramadan, la citoyenneté ce n’est pas seulement une question de droits de l’individu, mais aussi de sa contribution. Comment pouvons-nous prétendre faire partie d’un système quand nous ne pensons qu’à en tirer les bénéfices et n’avons aucun souci d’y contribuer.

Il ajoute que si nous voulons devenir des citoyens à part entière et reconnus, nous devons cesser de vouloir nous intégrer, mais plutôt nous questionner sur ce que nous avons à apporter à notre environnement. Professeur Ramadan nous invite de plus à réfléchir aux aspects philosophique et psychologique de la citoyenneté.

Penser la citoyenneté en termes étroits d’intégration a pour effet d’élever des murs entre les gens et conduit à nouveau à cette mentalité de « Eux, et Nous ». N’est-il pas vrai que la notion d’intégration laisse entendre qu’un groupe doive oublier son identité passée pour se conformer à celle de l’autre groupe? Il est primordial que les gens comprennent que la citoyenneté est le terrain neutre où se rencontrent toutes les personnes qui vivent dans une même société, qu’ils surmontent cette obsession d’intégration et qu’ils cessent de s’attendre à ce que des personnes renoncent à des éléments de leur identité.

L’égalité dans la diversité

Afin d’abattre ces murs, nous devons introduire le concept d’égalité dans la diversité. La diversité consiste à célébrer la différence de chacun, tandis que l’égalité s’applique plutôt à l’aspect socio-économique. Tariq Ramadan nous rappelle que respecter l’autre c’est plus que le tolérer. Respecter l’autre, c’est apprendre à la connaître et tenter de le comprendre.

Nous ne pouvons simplement prétendre apprécier la diversité culturelle et en même temps refuser à quelqu’un une augmentation de salaire ou la main de notre fille à cause de son origine ethnique.

Médiateurs culturels
Pour en arriver à cette compréhension mutuelle, Tariq Ramadan suggère que nous nous penchions sur le passé historique de l’autre. Plusieurs immigrants démontrent peu d’intérêt envers l’histoire de leur pays d’accueil, et par conséquent il leur manque des éléments pour bien comprendre leurs concitoyens. Mais comment interagir avec sa communauté?

Il nous avise de ne pas trop compter sur nos dirigeants pour aider dans ce domaine car ils ne sont pas toujours conscients des besoins de la communauté. Nous avons besoin de facilitateurs et de médiateurs qui peuvent lancer des ponts, non seulement entre la communauté et ses leaders, mais aussi entre la première et la deuxième génération. Et c’est ici que les jeunes entrent en jeu.

Personnellement j’étais très enthousiaste quand j’ai réalisé que je pouvais servir de médiateur. Je comprends les deux cultures, je peux donc être un agent de rapprochement. Les jeunes de la deuxième génération issus d’une culture unique le peuvent aussi.

Médias
Tariq Ramadan nous invite à rencontrer les médias. Plus souvent qu’autrement, les journalistes nous rapportent des histoires plutôt sombres. Il n’en tient qu’à nous de leur faire connaître nos bons coups. Nous devons nous ouvrir au monde extérieur plutôt que de pourrir dans ce climat de ghetto que nous entretenons nous-mêmes. Nous nous plaignons souvent des médias, nous les diabolisons même. Mais pourquoi ne pas les mettre à notre service? En présentant notre monde aux journalistes, nous le présenterons aussi à nos concitoyens.

Alors que la conférence tirait à sa fin, je me disais que c’était un privilège pour moi d’avoir pu y assister. Les bons conseils de Tariq Ramadan ont suscité des discussions auxquelles j’ai aimé participer. Si je peux exprimer un souhait, c’est que chacune de nos communautés prenne en considération ces conseils et mette en pratique un peu de cette sagesse. Je souhaite également que ce vent de fraîcheur qui porte l’idée de contribution atteigne ces armures dans lesquelles les jeunes, moi y compris, se barricadent parfois, afin que l’on puisse « lancer un pont sur le fossé de la citoyenneté. »

Aicha Lasfar est artiste, activiste et une jeune membre de Présence Musulmane Ottawa

Traduit de l’anglais par Suzanne Touchette

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