MPO

J’ai essuyé de nombreuses critiques ces dernières années en acceptant de débattre avec des représentants de partis d’extrême droite.

En France, quand il s’est agi de confronter Jean-Marie Le Pen ou sa fille Marine, du Front National et de De Villiers aux thèses aussi extrême, en Angleterre quand je me suis retrouvé face aux représentants du British National Party ou encore aux Pays-Bas lorsqu’il a fallu faire la critique du Leefbaar à Rotterdam. Les mêmes diabolisations au Danemark, en Autriche, en Belgique ou en Italie : on ne discute pas avec l’extrême droite ! En Suisse, le premier parti national, l’Union Démocratique du Centre (UDC) mène des campagnes politiques détestables et racistes vis-à-vis des étrangers et des immigrés et il a lancé une initiative choquante contre les citoyens suisses de confession musulmane interdisant la construction de minarets : ici encore, les voix se font entendre, à gauche et au centre, car il faudrait refuser de s’asseoir en face de Christoph Blocher ou Oskar Freysinger les deux représentants les plus populaires, et populistes, du parti. J’ai systématiquement accepté de débattre, et publiquement, avec les représentants de ces partis, comme je le ferai encore la semaine prochaine en Suisse face à M. Freysinger, au moment où doit être discutée l’initiative contre les minarets.

Il est urgent de prendre conscience des trois grands dangers qui guettent l’Europe quant aux partis d’extrême droite et à leurs thèses. Un survol, même rapide, des dix dernières années de la vie politique en Europe, permet de prendre conscience de la gravité du problème auquel nos sociétés démocratiques sont confrontées. Quand les idéologies se diluent et que les partis ont perdu un cadre de référence, quand les clivages gauche-droite se sont atténués, quand la loi du marché s’impose et que les politiques sociales sont délaissées, alors il n’y a plus de place pour le vrai débat politique. Ce qui va animer les politiques nationales et nourrir les débats électoraux est plus souvent l’émotionnel, le manque de confiance en soi, la peur et la méconnaissance de l’autre, le sentiment d’insécurité, la colonisation des esprits par une néfaste mentalité de victime. Depuis des années les partis d’extrême droite ont joué sur la peur, le sentiment d’insécurité, le rejet de l’autre. Et les peuples entendent ces voix populistes à défaut d’entendre d’autres voix politiques courageuses prêtes à réconcilier les citoyens avec la vraie politique qui consiste à gouverner, à sérier les problèmes et à prendre des décisions parfois impopulaires mais nécessaires au nom de la protection de la dignité des personnes ou de la justice sociale.

Le silence des autres partis est assourdissant : où sont les politiques qui, à gauche et à droite, proposent de nouveaux projets politiques, répondent à l’attente des populations concernant le chômage, la sécurité et le pluralisme culturel sans tomber dans le simplisme qui consiste à blâmer l’étranger, à stigmatiser l’immigré ou à entretenir un nouveau racisme « anti-musulman » ? Ce sont les partis d’extrême droite qui aujourd’hui décident le plus souvent des sujets politiques du jour et les autres partis s’alignent : ils critiquent « verbalement » et « idéologiquement » les thèses de l’extrême droite mais n’apportent aucune alternative politique viable. Pire encore : leurs thèses sont en train de se normaliser dans les discours politiques de ces mêmes partis dit traditionnels. Ce qui hier n’était prononcé que par les partis de l’extrême droite est souvent normalisé par les autres partis, à gauche comme à droite : ce que l’on entend sur les « identités nationales », « l’intégration-assimilation », l’immigration ou la sécurité est sidérant. Les partis d’extrême droite n’ont peut-être pas toujours gagné en nombre d’électeurs mais leurs idées ont clairement gagné du terrain. Les discours de Berlusconi, de Sarkozy voire de Blair ou de Brown ont parfois intégré des positions qui appartenaient il y a peu aux partis extrémistes. Il faut caresser les opinions dans le sens du poil et si rien n’a été fait de tangible en matière de politique sociale entre deux élections, il devient normal de chercher à attirer les électeurs par les discours les plus sensationnalistes et populistes qui soient. A court de politiques et d’idées, il s’agit alors d’appeler les citoyens à voter davantage avec la passion aveugle et apeurée de leurs émotions et de leurs « tripes » qu’avec la sagesse confiante et mesurée de leur intelligence.

Ce glissement est dangereux pour nos démocraties. Nous ne sommes plus dans l’ordre du débat d’idées, de la liberté de penser et de choisir, de l’engagement citoyen au cœur d’une société civile qui discute et critique : nous sommes au cœur des dérives populistes où les peuples sont menés par leurs peurs et parfois des tentations xénophobes. Les propos de haine, les caricatures de moutons noirs rejetés à coups de pied, les détentions arbitraires, les camps où on concentre les immigrés jusqu’à la torture redeviennent acceptables. La mémoire des heures sombres de l’Europe se perd, les horreurs anciennes redeviennent possibles. A vouloir gagner en nationalismes et en sécurité, l’Europe y perd son âme.

Il faut impérativement confronter les thèses des partis d’extrême droite. Argumenter de façon critique et raisonnable sur la base des chiffres et des faits qui sont loin de confirmer les impressions et les sentiments avec lesquels jouent les populistes. Il est impératif de refuser, par principe autant que par conviction, de culturaliser, de « religioniser » ou encore d’islamiser les questions sociales. Des politiques sociales nouvelles, réalistes et efficaces doivent être proposées qui marient le principe de l’égalité et le respect de la diversité. Tous les pays d’Europe ont besoin d’immigrés pour leur survie économique : au lieu de secouer l’épouvantail de la colonisation, il est nécessaire de penser des politiques viables à long terme plutôt que d’être obsédés par les prochaines élections. Les partis politiques devraient se réconcilier avec la politique et le principe de bonne gouvernance plutôt que de se laisser enfermer par les logiques imposées par l’extrême droite. Refuser ensuite de débattre avec ces derniers, ce n’est point être fidèles à ses principes mais bien une manœuvre pour sauver les apparences. Pendant ce temps les partis d’extrême droite ont obtenu ce qu’ils voulaient : ils peuvent jouer aux victimes et voir leur thèse se répandre sans réelle contestation. Ils ont gagné deux fois. Quant à nous, défenseurs des principes démocratiques, nous y avons tout perdu, ou presque.

Une version courte de cet article a été publiée dans les pages Rebonds de Libération (vendredi 13 mars 2009)

Présence musulmane

Sans vouloir faire de l’humour noir, je dirais que Che a connu la meilleure mort possible. Il est mort en héros dans la fleur de l’âge, soit à 39 ans, et il n’a pas eu à traverser la crise de la quarantaine.

Ernesto « Che » Guevara Lynch de la Serna est mort la tête haute. À son bourreau il a dit : « Allez, tire, espèce de lâche. Ça n’est jamais qu’un homme que tu descends. » Il semblait pressentir que son rêve lui survivrait et qu’il connaitrait une vie beaucoup plus longue que la sienne.

Le portrait de Che, quarante-deux ans après sa mort, demeure le plus célèbre dans l’histoire de la photographie. Vous pouvez l’apercevoir entre autres sur des montres, des maillots de bain, des vêtements de bébé, des bouteilles de vodka, des sacs à main griffés et, bien entendu, sur des t-shirts. Certaines personnes l’ont même tatoué sur quelque partie de leur anatomie.

Je possède moi-même un de ces t-shirts, mais je ne suis pas sure de vouloir le porter en public. Plusieurs jeunes le portent sans avoir la moindre idée de qui il représente et encore moins du combat qu’il a mené. Il m’est même arrivé de croiser dans l’autobus un jeune qui portait un t-shirt à l’effigie de Che accompagnée des mots : « Je n’ai aucune idée de qui était ce type ».

Je ne peux m’empêcher de me demander ce qu’Ernesto penserait de tout ça. Il s’en amuserait, s’il faut en croire Gael Garcia Bernal qui nous brosse un portrait du personnage dans son film « Motorcycle Diaries ». Par contre, Aleida Guevara, sa fille ainée, pense que cette exploitation capitaliste de son image est une insulte à la mémoire de celui-là même qui a combattu ce système. Le visage de Che a toujours été un symbole de rébellion face à l’injustice, mais aujourd’hui il est davantage associé à la rébellion contre l’ordre établi, quel qu’il soit.

En tant que jeune musulmane, je prends le bon et je rejette le mauvais de la personnalité de Che. Malheureusement, il ne croyait pas en Dieu et il fumait des tonnes de cigares, et malgré ça, je connais le personnage plus en détail que je ne le devrais. C’est triste, mais j’en sais plus au sujet de Che qu’à propos des prophètes et des messagers de Dieu. J’en connais plus au sujet de Che qu’à propos d’Omar ElMokhtar ou de Salaheddine. Pourquoi ça? Suis-je simplement une autre jeune rebelle qui suit la tendance? Je fais le parallèle entre l’exploitation ironique de l’image de Che par le capitalisme et ma rébellion contre la tendance que je suis en étant une rebelle. Vous êtes perdus? Moi aussi.

Mais je n’ai pas acheté ce t-shirt pour faire comme tout le monde… ou est-ce que je me trompe? J’aime croire que je le porte parce j’aime l’homme qui y est représenté. Plus j’avance dans la lecture de ses mémoires, plus mon sentiment d’admiration grandit pour cet homme qui est mort 24 ans avant ma naissance à cause de ses idéaux, de sa profonde réflexion philosophique, de sa sincérité, de son courage et de son regard provocateur sur le monde, regard qui me scrute à partir d’objets les plus inattendus. Mais, en même temps, pourquoi est-ce que je ne lis pas à propos de ceux qui ont combattu pour la cause de l’islam? Pourquoi est-ce que je ne suis pas en admiration devant eux? Est-ce parce que je ne peux pas trouver de t-shirts à leur effigie?

De toute façon, quel message une musulmane portant le hijab envoie-t-elle lorsqu’elle porte le t-shirt de Che? « Je suis musulmane et j’appuie Che? »

« Je suis musulmane et je rejette l’ordre établi? » « Je suis musulmane et communiste? »

Dans le fond, je n’en ai aucune idée. J’écris pour écrire. C’est comme si j’ébauchais le modèle d’une œuvre complexe qui un jour sera moi à l’âge adulte et qui saura faire quelque chose de ces pensées parsemées de doutes. Ça aide parfois de répandre les couleurs de ses idées sur une page blanche; on les voit plus clairement.

Aicha Lasfar est artiste est jeune membre de présence musulmane Canada

*Article traduit de l’anglais par Suzanne Touchette

gitmo_torture1Cher Omar,

Lors d’une entrevue, Michelle Obama racontait qu’à l’occasion de leur première rencontre, Barak Obama l’a amenée voir le film de Spike Lee : Do the Right Thing (Fais ce qui est juste).

C’est un film qui illustre la façon dont la société réagit face à ceux qu’on opprime et qu’on marginalise.

C’est à ça que je pensais pendant la prière de l’inauguration dans laquelle la révérende Sharon E. Watkins exhortait le président « …nous, la nation que vous servez, avons besoin que vous restiez attaché à vos valeurs les plus profondes, à nos valeurs les plus profondes. Au-delà de ce moment porteur de grandes attentes, nous avons besoin, pour continuer à espérer, que vous gardiez le cap sur nos espoirs communs. »

Sa prière a sans doute été entendue. En effet, le deuxième jour de sa présidence, le président Obama mettait en vigueur le décret qui met fin à toutes les procédures légales et à la fermeture définitive de Guantanamo.

Moi aussi j’ai prié pour toi quand tes séances d’interrogation, enregistrées par les responsables canadiens, ont été diffusées partout au Canada et dans le reste du monde.

Je ressentais ta douleur quand tu appelais ta mère « Ya ummi, ya ummi. » Si seulement j’avais pu faire quelque chose pour soulager tes souffrances.

J’ai pensé à toi pendant la lecture du poème Poems from Guantanamo, the Detainees Speak (Poèmes de Guantanamo, les détenus parlent).

C’est une collection de poèmes qui donne voix aux hommes détenus à Guantanamo. J’essayais d’imaginer ces figures d’humanité seules et isolées, tentant de communiquer entre elles.

Et maintenant, je m’adresse à toi. Tu en as enduré tellement pendant ces dernières années. La guérison risque d’être longue avant que tu puisses sentir que tu es un être humain normal à nouveau.

Je pense aux nombreux citoyens de toutes religions, cultures et origines confondues qui s’unissent pour réclamer justice en ton mon et pour te soutenir de toutes les façons possibles. Ils ont manifesté dans les rues, écrit des articles et des lettres, signé des pétitions, accordé des entrevues, et ils ont défendu ta cause en priant et en étant solidaires.

Que pourrais-je ajouter à ce tollé de protestation? Simplement un murmure porteur d’humanité et d’espoir.

Pas d’espoir en notre gouvernement , la dernière démocratie du monde occidental qui a encore un de ses citoyens à la prison de Guantanamo. Pas d’espoir envers ceux qui sont responsables de ta détention.

Mais plutôt l’espoir dans les mots qui ont résonné dans ce fort vent de janvier à Washington, mots que des millions de par le monde ont vu prononcés : « Le temps est venu de réaffirmer la force de notre caractère, de choisir la meilleure part de notre histoire, de porter ce précieux don, cette noble idée transmise de génération en génération : la promesse de Dieu que nous sommes tous égaux, tous libres et que nous méritons tous la chance de prétendre à une pleine mesure de bonheur ».

Et ce discours, cher Omar, énonce des mots de grande valeur qui j’espère nous aiguillonnerons vers le « stimulant » nécessaire pour faire ce qui est juste pour toi.

Shelina Merani est activiste, artiste et membre du réseau Présence musulmane.

Cette article est traduit par Suzanne Touchette de l’anglais

Présence Musulmane Toronto

Des circonstances particulières révèlent parfois l’absurdité des façons de faire de certains groupes musulmans.

J’ai assisté, la fin de semaine dernière, à une collecte de fonds au profit des victimes de Gaza. L’événement était organisé par les représentants de quelques mosquées qui transposent la rigidité de leur culture dans leurs interactions avec leur communauté.

À leur arrivée à la salle de réception plutôt élégante où avait lieu la soirée, les hommes et les femmes devaient, après avoir passé le « poste de contrôle », se diriger vers des entrées distinctes. Un « mur » divisait la salle : les hommes dans le beau quartier, les femmes et les enfants, dans le « campement ».

Les invités de marque, notamment les politiciennes et les femmes de politiciens étaient dirigés vers le beau quartier où des femmes venues comme participantes devaient les servir.

Les femmes et les enfants étaient à l’écart et n’avaient pas droit de parole « Les femmes! Silence et écoutez! ». À l’image de leurs sœurs de Gaza dont l’image était projetée sur les écrans vidéo.

Un observateur en retrait aurait pu penser que les organisateurs avaient eu la brillante idée de monter une mise en scène pour illustrer l’oppression et l’injustice dont sont victimes les Palestiniens depuis les 60 dernières années.

Les démonstrations publiques de soutien devraient être beaucoup plus que des collectes d’argent. Ce devrait être un moment pour se souvenir (dhikr) afin d’honorer la dignité de ceux qu’on opprime, une supplication (dua) en faveur des victimes d’injustices et une occasion, pour nous, de faire preuve de bonté « en donnant de ce que nous aimons ». Ce dont nous avons besoin, c’est d’une assemblée spirituelle sublime et significative qui réunit les croyantes et les croyants.

Avant de vouloir aider les victimes d’oppression à Gaza, il faudrait d’abord venir en aide à celles qui se trouvent parmi nous, car combattre l’injustice demande une rigueur sans faille « Pratiquez constamment la justice et soyez témoins pour Dieu même contre vous-mêmes… » (Coran 4 : 135).

Comment pouvons-nous prétendre nous indigner pour ce qui se passe à Gaza alors que des inégalités et des injustices sont perpétrées ici même à l’endroit de nos mères, de nos sœurs, de nos filles et de nos enfants?

Shaykhuna, abattez ces murs!

*Article traduit par Suzanne Touchette

Publiée 13 décembre, 2007

Le féminisme musulman est apparu comme un phénomène global dans les années 1990 et s’étend depuis à une vitesse impressionnante jusqu’à ce début de siècle.

Cependant, bien qu’il soit un concept récent, le lien entre Islam et féminisme remonte déjà au 19e siècle.

Les tenantes d’un « féminisme musulman » ne voient nulle incompatibilité entre adhésion à une foi et revendication des droits de la femme. Leurs mouvements s’inscrivent dans un cadre islamique : il s’agit d’un féminisme à l’intérieur du féminisme et qui part « d’une appartenance religieuse pour arriver à des principes universels »… Dans ce texte, Malika Hamidi, figure de proue du féminisme musulman en Belgique, propose des éléments de présentation et de débat.

Compte tenu de la condition sociale actuelle des femmes musulmanes, loin d’être égale à celle des hommes dans les sociétés musulmanes, il est difficile pour l’Occident d’imaginer l’apport positif de l’Islam à l’endroit de la femme.

Tandis que les mouvements féministes s’appuient, pour la plupart, sur des valeurs, une pensée et une idéologie occidentales, le féminisme musulman semble apparaître comme un concept conflictuel puisque ce mouvement tire sa compréhension d’un paradigme religieux, celui de l’Islam, religion prétendue être l’antithèse des valeurs défendues par certaines féministes.

En effet, alors même que le concept « féminisme musulman » questionne et interpelle par son antinomie apparente dans les termes, certain(e)s n’y voient en revanche nulle incompatibilité, bien au contraire. Il n’est pas surprenant d’ailleurs de constater que nombreuses sont les féministes qui perçoivent en l’Islam un opposant majeur aux mouvements féministes ; vision étayée par des représentations sociales et des stéréotypes discréditants relatifs à la question de la femme musulmane.

Les tenantes d’un « féminisme musulman », pour leur part, ne voient nulle incompatibilité entre adhésion à une foi et revendication des droits de la femme, l’Islam leur ayant déjà accordé un certain nombre de droits qu’elles revendiquent aujourd’hui en se réappropriant le débat religieux.

Le féminisme musulman est apparu comme un phénomène global dans les années 1990 et s’étend depuis à une vitesse impressionnante jusqu’à ce début de siècle. Il faut dire cependant, que bien qu’il soit un concept récent, le lien entre Islam et féminisme remonte déjà au 19e siècle, à 1890 précisément [1].

Ainsi, depuis un certain nombre d’années, nous assistons à une dynamique de femmes, en marche dans le monde arabo-musulman mais également en Occident, développant un discours et une pratique articulés à l’intérieur même du cadre de référence islamique et tirant sa compréhension des sources scripturaires (Coran et Sunna) tout en demeurant en quête de droit et de justice pour les femmes au quotidien [2] .

Ce mouvement féministe, émergeant de l’intérieur même du féminisme, a simultanément suscité des sentiments de peur mais également d’espoir à travers le monde, en se trouvant à la fois contesté et revendiqué.

Nombre de mouvements de femmes s’identifient par l’Islam en remettant en cause l’universalisme du féminisme ou du moins l’« unicité » du modèle féministe, en démontrant avec force et détermination la nature plurielle du féminisme.

Les premiers mouvements féministes de femmes musulmanes sont apparus lors de leur acquisition des connaissances en sciences islamiques et de leur spécialisation en sources scripturaires et en processus d’interprétation du texte religieux.

La sacralisation de l’enseignement religieux explique d’ailleurs pourquoi, malgré une forte tradition patriarcale, les femmes n’étaient pas exclues de l’instruction. L’histoire musulmane offre même, à différentes périodes, de grandes figures féminines réputées pour leur savoir général et religieux en particulier.

Cet accès aux études et le « renouveau » de leur engagement leur ont octroyé la possibilité de promouvoir une relecture du Texte à la lumière du contexte et de l’éthique musulmane, tout en produisant une réflexion profonde et une remise en question des pratiques culturelles et coutumières, principales responsables de la décadence de la condition de la femme musulmane.

Amina Wadud [3], spécialiste de ces questions, apparaît comme une figure de proue du féminisme musulman à l’échelon international. Dans son interprétation du Coran [4], elle combine la méthodologie des sciences islamiques avec les nouveaux outils des sciences sociales, tout en ayant des assises fermes et centrales à l’intérieur de la pensée musulmane. Elle comprend que la modernité met à l’épreuve les identités de par les changements toujours plus rapides qu’elle engendre et le rapprochement des frontières qu’elle implique. Elle considère qu’on ne peut légiférer sur des questions de femmes sans les femmes comme agents de leur propre définition et que cette réforme ne doit pas se réaliser anarchiquement mais bien prendre en compte les sources premières de l’Islam, la jurisprudence passée et le contexte.

Déjà, les femmes sont très activement engagées dans la modernité car celle-ci les a mises face à leurs responsabilités en tant qu’actrices de leur épanouissement personnel et de celui de l’humanité tout entière. Elles n’inscrivent pas leur lutte dans un combat contre l’Islam mais renforcent leurs positions à partir des sources scripturaires ; elles y discutent les principes de la Charia et son élaboration avec précision, pour ne pas laisser le monopole aux lectures traditionalistes portant sur la question de la femme. Elles considèrent l’Islam comme la voie spécifique de leur libération et aspirent à une interprétation libérée de toute lecture « masculine ».

Il est en outre inconcevable d’affirmer l’existence d’une barrière infranchissable entre le féminisme et l’Islam et de ne voir en ce dernier que le porte-parole des intérêts et des privilèges masculins.

Ces mouvements de femmes s’inscrivent dans un cadre purement et simplement islamique : il s’agit d’un féminisme à l’intérieur du féminisme et qui part « d’une appartenance religieuse pour arriver à des principes universels ». Cette approche féminine et l’adoption de deux référents, l’un spécifique, à savoir la dimension religieuse, et l’autre universel, doivent leur permettre d’inscrire leurs revendications dans leur contexte, tout en étant le garant d’une dynamique harmonieuse entre des revendications pour plus de justice à l’endroit des femmes et une identité musulmane assumée.

Se libérer à partir d’un discours de l’intérieur de l’Islam, tel est le défi des féministes musulmanes occidentales  par le biais d’une participation active dans toutes les sphères de la société, ces femmes proposent un autre modèle de femme émancipée et libre.

[1] Cf Margot Badran, The origin of feminism in Egypt in Current Issues in Women History By Arina Angerman, Geertebinnenia Annemiekerkennen, VetiePoets and Jacqueline Zirkzec, London Routledge 1989

[2] Cf Margot Badran, “Islamic feminism : What’s in a name ?”, in Al-Ahram Weekly , Le Caire, 17-23 janvier 2002)

[3] Professeure en sciences islamiques (Islamic studies) à l’université du Commonwealth de l’État de Virginie et à Harvard dans le département de théologie.

[4] Auteure de la première interprétation du Coran par une femme dans le Monde occidental « Le Coran et la femme : relire le Texte sacré dans une perspective féminine ».

 

 

Publié dans le monde diplomatique

Si les médias ont rendu compte de la réaction de nombre de gouvernements à la guerre israélienne contre Gaza, ils sont restés silencieux sur les positions prises par le gouvernement de l’ANC, gouvernement issu de la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud.

« Le gouvernement sud-africain condamne sans équivoque et dans les termes les plus forts l’escalade de la violence exercée par Israël avec le lancement, samedi nuit, d’une invasion terrestre de la bande de Gaza » a déclaré le ministère des affaires étrangères sud-africain dans un communiqué publié au Cap le dimanche 4 janvier.

« Les pertes en vies humaines et la catastrophe humanitaire en cours à Gaza sont inacceptables », a-t-il ajouté, invitant le gouvernement israélien à cesser ce « massacre humanitaire » à Gaza et à retirer « immédiatement et sans conditions » ses troupes de cette zone.

« La bande de Gaza est l’une des zones les plus densément peuplées dans le monde et l’offensive terrestre israélienne, impliquant l’utilisation de véhicules blindés et de troupes lourdement armées, soutenus par une artillerie et des hélicoptères de combat, va inévitablement entraîner des pertes encore plus grandes en vies civiles, ce qui aura un impact dans toute la région dans les années à venir », a poursuivi le ministère sud-africain.

Le dimanche 4 janvier, des milliers de manifestants se sont rassemblés devant le consulat des Etats-Unis à Johannesburg pour protester contre le bombardement de la bande de Gaza par Israël.

Le 6 janvier, le Congrès national africain (ANC) condamnait l’action israélienne à Gaza : « South Africa’s ruling party condemns Israeli attacks on Gaza »

Le Congrès national africain a affirmé qu’« aussi longtemps qu’Israël continuera à occuper des terres appartenant légalement aux Palestiniens, il n’y aura pas de solution durable aux problèmes et au conflit au Proche-Orient ». Le communiqué affirme que le peuple palestinien a le droit d’exister dans un Etat souverain, avec des frontières sûres, aux côtés d’un Etat israélien indépendant. L’ANC a demandé qu’Israël se conforme enfin aux résolutions de l’ONU, notamment à la résolution de la Commission sur les droits humains de juin 1996 (il semble que cette résolution soit, en fait, du 11 avril 1996).

News24, le principal site d’information d’Afrique du Sud annonçait le 23 janvier qu’une aide humanitaire était en route pour Gaza (« SA aid on way to Gaza »). L’avion transportait 84 tonnes d’aide ainsi que 25 médecins et journalistes sud-africains. L’aide a été coordonnée notamment par le conseil des églises, les évêques catholiques et le puissant syndicat ouvrier COSATU. Le départ de l’avion a été salué par la vice-ministre des affaires étrangères, Fatima Hajaig : « Cela nous réchauffe le cœur que le peuple sud-africain puisse atteindre, par des mots et par des gestes, le peuple palestinien. Le gouvernement salue la société civile et les organisations non gouvernementales qui ont, avec tant d’enthousiasme, soutenu et coordonné cette initiative. »

Selon l’agence JTA, dans une dépêche en provenance du Cap, le 19 janvier, « ANC lawmakers rip Israel »,, des parlementaires de l’ANC auraient affirmé que « les abus israéliens contre les Palestiniens faisaient apparaître l’apartheid comme un pique-nique du dimanche. » Le président de la commission des affaires étrangères Job Sithole a comparé le traitement des Palestiniens aux checkpoints à celui infligé à du bétail et à l’apartheid.

Sur cette réunion au Parlement, qui s’est tenue en présence de l’ambassadeur israélien, on pourra aussi lire « MPs slam Israeli ambassador » (Michael Hamlyn, 16 janvier, 24.com)

La COSATU, pour sa part, a appelé à la rupture des liens diplomatique avec Israël, au boycott des produits israéliens et a réaffirmé « son soutien à la lutte du peuple palestinien pour la liberté ». D’autre part, les dockers sud-africains ont annoncé qu’ils boycotteraient un navire israélien qui est arrivé à Durban (« Dock workers won’t offload Israeli ship », JTA, 3 février). Le Comité de solidarité avec les Palestiniens rappelle, dans un communiqué, que les travailleurs avaient refusé de décharger un bateau chinois transportant des armes pour le Zimbabwe. Il appelle à boycotter divers Etats dictatoriaux comme le Zimbabwe, le Swaziland et Israël. Le communiqué salue les déclarations de différentes voix juives qui se sont dissociées de l’action menée à Gaza : « Nous appelons tous les Sud-Africains à garantir qu’aucun citoyen de notre pays ne participe à la machine à tuer des forces d’occupation israéliennes. »

Un groupe d’une centaine de juifs sud-africains a publié dans un journal du Cap, Cape Times, un appel affirmant que les dirigeants de la communauté juive qui avaient soutenu l’opération israélienne à Gaza ne parlaient pas en leur nom. Selon l’agence de presse JTA (« Letter protests South African Jewish leaders », 13 janvier) qui relaie l’information, les signataires regrettent que les structures communautaires prétendent parler en leur nom, que cette approche est « irresponsable » car elle divise la communauté. Ils affirment que, tout en condamnant les roquettes lancées à partir de Gaza, ils pensent que l’action israélienne est « une punition collective inhumaine et disproportionnée interdite par le droit international. » Quelques jours plus tard, un article sur le site de l’hebdomadaire Mail & Guardian,« Top SA Jews slam Gaza attack », de Percy Zvomuya et Sello S. Alcock, 1er février) annonçait que onze importantes personnalités juives dénonçaient les attaques contre Gaza comme « inhumaines et disproportionnées ». Parmi les signataires, la Prix Nobel de littérature Nadine Gordimer, Arthur Chaskalon, un ancien procureur, et William Kentridge, un artiste renommé. L’article note aussi une polémique concernant la participation de juifs sud-africains à l’armée israélienne et la demande de militants favorables à la Palestine que s’ouvre une enquête sur leur rôle.

En réponse à des appels, circulant sur le net, de boycott des magasins appartenant à des juifs, un groupe d’une centaine de musulmans, tout en dénonçant les attaques israéliennes indiscriminées à Gaza, condamne les appels contre la communauté juive et le racisme qu’ils affirment avoir combattu toute leur vie (« South African Muslims condemn Jewish boycott », JTA, 2 février).

L’importance de la question israélo-palestinienne en Afrique du Sud tient à plusieurs facteurs, notamment les rapports anciens entre l’ANC et l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Durant toute la lutte contre l’apartheid, il faut le rappeler, les gouvernements israéliens successifs, de gauche et de droite, ont collaboré avec le régime de l’apartheid. Sur ce sujet, on pourra consulter, dans Le Monde diplomatique, « Comment l’Afrique du Sud a pu mettre au point “sa” bombe nucléaire », par Howard Schissel (septembre 1978), et « Un poumon d’acier : la coopération avec Israël », par Bowke Mafuna (septembre 1986).

D’autre part, il existe en Afrique du Sud une communauté juive ancienne, que l’on évalue à 100 000 personnes. Bien que, comme toutes les communautés « blanches », elle ait, en majorité, collaboré avec le régime de l’apartheid, une minorité active s’est engagée contre ce régime, notamment au sein du Parti communiste sud-africain, qui joue un rôle très important dans l’ANC – le PC a joué un rôle déterminant pour faire triompher, au sein de l’ANC, la perspective d’une Afrique du Sud multiraciale, contre les tenants d’une Afrique du Sud « noire ».

Outre Joe Slovo, décédé, qui fut le secrétaire général du PC, une autre figure emblématique de ce combat des juifs communistes contre l’apartheid est Ronnie Kasrils, qui fut responsable des services secrets sud-africains, puis ministre de l’eau et des forêts. Dans une conférence prononcée en 2002, et intitulée « Bethlehem, comme Sharpeville, est devenu un symbole de l’oppression », il dit :

« Au milieu des années 1980, quand il s’est avéré que l’Afrique du Sud pourrait imploser, de très fortes sanctions économiques furent appliquées par d’influents politiciens américains opposés à l’administration Reagan. Un avertissement pour le régime d’apartheid. En 1988, il fut contraint d’entamer d’authentiques négociations. Il se passera la même chose pour Israël. »

Dans un autre texte, publié à l’occasion du soixantième anniversaire du massacre de Deir Yassin, (« Soixante ans après Deir Yassin ») il explique :

« Comme tout gamin de dix ans élevé à Johannesburg, j’ai célébré la naissance d’Israël, il y a soixante ans. J’ai accepté sans broncher les récits dramatiques des actions de soi-disant autodéfense contre la violence arabe pour protéger l’Etat juif.

Lorsque je me suis engagé dans notre lutte de libération, je me suis rendu compte des similitudes avec la cause palestinienne dans la dépossession de la terre et du droit de naissance par l’occupation coloniale expansionniste. J’en suis venu à réaliser que le caractère racial et colonial des deux conflits comportait des comparaisons plus importantes qu’avec toute autre lutte.

Lorsque Nelson Mandela déclarait que nous savons, en tant que Sud-Africains, “que notre liberté est incomplète sans la liberté des Palestiniens”, il ne parlait pas seulement à notre communauté musulmane, dont on pouvait attendre qu’elle soit en empathie directe, mais à tous les Sud-Africains, précisément à cause de notre expérience d’assujettissement racial et colonial, et parce que nous comprenons bien la valeur de la solidarité internationale. »

Pour une autre vision d’un combattant blanc de l’ANC, lui aussi juif, on lira avec intérêt le livre d’Andrew Feinstein, After the Party. A Personnal and Political Journey Inside the ANC (Jonathan Ball Publishers, Johannesburg, 2007), et notamment le chapitre 9 sur « être juif ».

3005386896_858023b5675D’une signification particulière, sa première déclaration substantielle en matière d’affaires étrangères, le 22 janvier, au Département d’Etat : il intronisait alors George Mitchell, duquel il faisait son envoyé spécial au Moyen-Orient. On attend de Mitchell qu’il focalise son attention sur le problème israélo-palestinien, au lendemain de la récente invasion américano-israélienne de Gaza.

Durant cet assaut meurtrier, Obama est resté silencieux, n’émettant que quelques platitudes, au motif, disait-il, qu’il n’y aurait eu qu’un seul président des Etats-Unis – alors que cela ne l’avait jamais incité à se taire sur bien d’autres questions. Sa campagne, en revanche, avait lourdement insisté sur cette déclaration du même Obama : « Si des roquettes tombaient là où mes deux filles dorment, je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour arrêter ça ! ». Il faisait allusion aux enfants israéliens (est-il besoin de le préciser ?), et non aux centaines d’enfants palestiniens en train d’être massacrés par des armes de fabrication américaine, dont, évidemment, il ne pouvait pas parler, puisque – combien de fois faudra-t-il vous le répéter ? – il n’y avait qu’un seul président qui fût en mesure de le faire (mais qui n’en avait nulle envie) ?!

Toutefois, le 22 janvier, le seul et unique président des Etats-Unis est devenu un certain Barack Obama. Par conséquent, celui-ci pouvait désormais parler librement de ce genre de question – en évitant soigneusement, bien sûr, l’agression contre Gaza, qui venait de prendre fin, par le plus grand des hasards ( !). Juste à la veille de son intronisation !

Le discours d’Obama a mis l’accent sur son engagement en vue d’un règlement pacifique. Il en a laissé les délinéaments dans le vague, excepté une proposition spécifique : « L’initiative de paix arabe », a dit Obama, « comporte des éléments constructifs qui pourraient contribuer à faire progresser ces efforts. Le temps est venu, pour les pays arabes, d’agir selon la promesse de cette initiative en soutenant le gouvernement palestinien sous la direction du président Abbas et du Premier ministre Fayyad, en allant de l’avant dans la normalisation de leurs relations avec Israël et en luttant contre l’extrémisme qui nous menace tous. »

Obama, on le voit, ne falsifie pas tout de go la proposition de la Ligue arabe, mais son entourloupe, soigneusement, ciselée est hautement instructive.

La proposition de paix de la Ligue arabe appelle effectivement à une normalisation des relations avec Israël – dans le contexte – je répète : dans le contexte – d’un solution à deux Etats dans les termes du consensus international réuni de longue date, que les Etats-Unis et Israël bloquent depuis plus de trente ans, dans un isolement international total, chose qu’ils continuent à faire aujourd’hui. Le noyau de la proposition de la Ligue arabe, comme Obama est ses conseillers ès-Moyen-Orient le savent parfaitement, c’est son appel à un règlement politique pacifique dans ces termes, bien connus désormais, dont il est reconnu qu’ils sont la seule base possible pour le règlement pacifique auquel Obama professe être attaché.

L’omission de ce fait crucial ne saurait être purement accidentelle : elle signale de manière très claire qu’Obama n’envisage nullement de se départir du rejectionnisme américain. L’appel qu’il lance aux pays arabes, les exhortant à mettre en actes un corollaire de leur proposition, tandis que les Etats-Unis continuent à ignorer jusqu’à l’existence de son contenu fondamental, qui bien entendu pré-conditionne le corollaire, dépasse les bornes du cynisme.

Les actes les plus significatifs de nature à saper tout règlement pacifique sont les agissements quotidiens soutenus par les Etats-Unis dans les territoires occupés, tous reconnus comme des agissements criminels : confiscations de terres arables et de ressources et construction de ce que l’architecte-en-chef du plan, Ariel Sharon, appelait des « bantoustans » pour Palestiniens – ce qui était d’ailleurs une comparaison injuste, car les bantoustans sud-africains étaient autrement plus viables que les fragments de la Palestine concédés aux Palestiniens dans la conception sharonienne des choses, en train de se réaliser sur le terrain.

Mais les Etats-Unis et Israël vont même jusqu’à continuer à refuser un règlement politique en pures paroles verbales, encore tout récemment, en décembre 2008, les Etats-Unis et Israël (ah, j’allais oublier… ainsi que quelques minuscules îles du Pacifique) ayant voté contre une résolution de l’Onu soutenant « le droit du peuple palestinien à l’autodétermination » (votée à 173 voix pour, 5 contre, et le véto des Etats-Unis-Israël, sous des prétextes évasifs).

Obama n’a pas eu un seul mot au sujet des constructions de colonies et d’infrastructures (réservées aux colons) en Cisjordanie, ni des mesures complexes visant à contrôler l’existence des Palestiniens et conçues de manière à saper les perspectives de toute solution pacifique à deux Etats. Son silence est une réfutation sinistre de ses envolées lyriques sur la manière dont il va « entretenir un engagement actif à rechercher deux Etats vivant côte-à-côte, dans la paix et la sécurité ».

Il n’a pas mentionné, non plus, l’utilisation d’armes américaines à Gaza, en violation non seulement du droit international, mais aussi de la loi américaine. Ni l’expédition de nouvelles armes américaines par Washington à Israël, au plus fort de l’agression américano-israélienne, chose que n’ignoraient certainement pas les conseillers es-questions moyen-orientales d’Obama.

Sur un point, toutefois, Obama s’est montré intraitable : la contrebande d’armes à destination de Gaza doit être stoppée… Il avalise l’avis commun de Condoleezza Rice et de la ministre israélienne des Affaires étrangères Tzipi Livni, selon lequel la frontière entre la bande de Gaza l’Egypte doit être hermétiquement scellée – remarquable exercice d’arrogance impériale, comme l’a fait observer le Financial Times : « Se congratulant mutuellement, à Washington, ces deux responsables semblaient oublier le fait qu’elles étaient en train de conclure un marché au sujet d’un commerce illégal à la frontière de quelqu’un d’autre : en l’occurrence, des Egyptiens. Le lendemain, un responsable égyptien qualifia leur mémorandum de « fictionnel ». Mais cette objection égyptienne fut rejetée d’un revers de main…

Revenons à l’allusion faite par Obama à la proposition « constructive » de la Ligue arabe ; comme l’indique le compte-rendu, Obama persiste à refuser de soutenir le parti vainqueur [Chomsky écrit, par erreur : « defeated party », ndt] des élections de janvier 2006 – les seules élections libres de tout le monde arabe – auxquelles les Etats-Unis et Israël réagirent, immédiatement et ouvertement, en punissant sévèrement les Palestiniens de s’être opposés à la volonté des maîtres. Mais il y a un léger ‘hic’, c’est le fait que le mandat d’Abbas a pris fin le 9 janvier, et que Fayyad a été nommé sans avoir été confirmé par le Parlement palestinien (dont beaucoup des membres ont été kidnappés par Israël, où ils sont emprisonnés depuis lors).

Le quotidien israélien Ha’aretz qualifie Fayyad de « drôle d’oiseau dans le monde politique palestinien. D’un côté, c’est l’homme politique palestinien le plus estimé en Israël et en Occident. De l’autre, toutefois, il n’a pas le moindre pouvoir électoral, ni dans la bande de Gaza, ni en Cisjordanie ». Le rapport relève par ailleurs « la relation intime de Fayyad avec l’establishment israélien », et en particulier son amitié avec Dov Weisglass, un conseiller extrémiste de Sharon. Bien que dépourvu de tout soutien populaire, Fayyad est considéré compétent et intègre, ce qui n’est pas courant dans les secteurs politiques sponsorisés par les Etats-Unis.

L’insistance mise par Obama à ne jurer que par les seuls Abbas et Fayyad ne fait que confirmer le mépris constant de l’Occident pour la démocratie, dès lors que celle-ci échappe à son contrôle.

Obama a fourni les raisons habituelles « justifiant » qu’on ignore le gouvernement élu dirigé par le Hamas. « Pour être un authentique partenaire de paix », a ainsi déclaré Obama, « le quartette [Etats-Unis, Union européenne, Russie et Onu] a fait savoir très clairement que le Hamas doit répondre à des conditions très précises : reconnaître le droit à l’existence d’Israël ; renoncer à la violence ; respecter les accords déjà conclus. » Passé sous silence, comme d’habitude, le fait gênant que les Etats-Unis et Israël rejettent fermement la totalité de ces trois conditions.

Seuls dans le monde, ils empêchent un règlement à deux Etats, dont un Etat palestinien ; bien entendu, ils ne renoncent pas à la violence ; et ils rejettent la proposition centrale du Quartette, à savoir la « feuille de route ». Israël l’a certes acceptée, pour la forme, mais accompagnée de quatorze réserves qui, de fait, en éliminent le contenu (en cela, Israël était soutenu, tactiquement, par les Etats-Unis). C’est le grand mérite de l’ouvrage de Jimmy Carter, Palestine : la paix, pas l’apartheid !, d’avoir porté ces faits à la connaissance de l’opinion publique pour la première fois – et à celle de l’opinion politiquement correcte, consensuelle, « mainstream », pour la seule et unique fois…

Par un raisonnement élémentaire, il s’ensuit que ni les Etats-Unis, ni Israël ne sont des « partenaires de paix sincères ». Mais ça, il ne le dira jamais.

Cette phrase ne doit même pas exister, en anglais !

Il est peut-être injuste de critiquer Obama pour cette quintessence de cynisme, car elle est quasi universelle, à la différence de son éviscération méticuleuse de la composante centrale de la proposition de la Ligue arabe, qui est vraiment un apport innovateur qui lui revient en propre et qu’on ne saurait lui contester…

Quasi-universelles, elles aussi, ces références convenues au Hamas : organisation terroriste, vouée à la destruction d’Israël (à moins que ce ne soit à celle de tous les juifs ?). Sont omis les faits gênants (sans doute) que les Etats-Unis-Israël non seulement sont voués à la destruction de toute forme viable d’Etat palestinien, mais ne cessent de mener des politiques allant dans ce sens. Ou encore celui que, contrairement aux deux Etats réjectionnistes, le Hamas a appelé à une solution à deux Etats, dans les termes du consensus international : publiquement, explicitement et de manière répétée.

Obama a introduit ses observations ainsi : « Permettez-moi d’être clair : l’Amérique est garante de la sécurité d’Israël. Et nous soutiendrons toujours le droit qu’a Israël de se défendre contre des menaces illégitimes. »

Au sujet du droit des Palestiniens à se défendre contre des menaces bien plus extrêmes, comme celles qui se produisent quotidiennement, avec le soutien des Etats-Unis, dans les territoires occupés : rien ! Nada ! Mais, là encore, c’est la norme à laquelle nous sommes « habitués »…

Normale, là encore, l’énonciation du principe selon lequel Israël a le droit de se défendre. C’est correct. Mais c’est vide : se défendre, dans l’absolu, tout le monde en a le droit ! Mais dans son contexte, ce cliché est pire que vide : c’est une tromperie cynique supplémentaire.

La question n’est pas de savoir si Israël a le droit de se défendre, comme n’importe qui d’autre, mais s’il a le droit de le faire par la force. Personne, y compris Obama, ne pense qu’un pays puisse jouir d’un droit de valeur générale à se défendre par la force : tout d’abord, il est nécessaire de démontrer qu’il n’existe aucune alternative pacifique, que l’on pourrait expérimenter. Dans le cas qui nous occupe, il y a des alternatives, assurément.

Une alternative étriquée consisterait, pour Israël, à respecter un cessez-le-feu, comme, par exemple, le cessez-le-feu proposé par le chef politique du Hamas Khaled Meshaal quelques jours avant qu’Israël ne lance son agression, le 27 décembre. Meshaal a appelé à réinstaurer l’accord de 2005 ; cet accord préconisait une fin des violences et une ouverture permanente des frontières, accompagnées d’une garantie, par Israël, que les biens et les personnes pourraient circuler librement entre les deux parties de la Palestine occupée, à savoir la Cisjordanie et la bande de Gaza. Cet accord avait été rejeté au bout de quelques mois par les Etats-Unis et Israël, après que les élections libres de janvier 2006 eurent « mal tourné ». Les autres cas, tout aussi hautement significatifs, abondent.

Mais une alternative plus large et plus significative consisterait, pour les Etats-Unis et pour Israël, à abandonner leur isolationnisme extrême, et à rejoindre le reste du monde – dont les pays arabes et le Hamas – dans le soutien à un règlement à deux Etats conforme au consensus international. Il convient de noter qu’au cours des trente années écoulées, il n’y a eu qu’une unique occurrence d’abandon de l’isolationnisme américano-israélien : les négociations de Taba, en janvier 2001, qui semblèrent très proches d’une résolution pacifique du conflit, lorsqu’Israël les fit capoter prématurément. Il ne serait pas incongru, pour Obama, d’accepter de rejoindre le reste du monde, fût-ce dans le cadre de la politique américaine, encore faudrait-il que cela l’intéresse vraiment ?

En résumé : la réitération quelque peu forcée, par Obama, du droit d’Israël à l’autodéfense n’est rien d’autre qu’un énième exercice de tromperie cynique – même si, il faut le reconnaître, elle n’est pas quelque chose qui lui soit propre, s’agissant d’une tromperie virtuellement universelle.

Si, dans ce dernier cas, la tromperie est particulièrement frappante, c’est parce que l’occasion en fut la nomination de Mitchell au poste d’envoyé spécial. Le principal haut-fait de Mitchell fut son rôle éminent dans le règlement pacifique en Irlande du Nord. Celle-ci prôna la fin du terrorisme de l’IRA et de la violence britannique. Cela revenait à reconnaître, implicitement, que, si la Grande-Bretagne avait bien le droit de se défendre contre le terrorisme, elle n’avait aucun droit à le faire par la force, car il existait une alternative pacifique : la reconnaissance des griefs légitimes de la communauté irlandaise catholique, qui étaient à l’origine de la terreur de l’IRA.

Dès l’instant où la Grande-Bretagne adopta cette attitude raisonnable, la terreur cessa. Les implications pour la mission de Mitchell, en matière de conflit israélo-palestinien, sont tellement évidentes qu’il n’est nul besoin de les rappeler. Et leur omission, là encore, est un indice frappant de l’inscription de l’administration Obama dans le rejectionnisme traditionnel des Etats-Unis et dans leur opposition à la paix, à moins que ce ne soit à leurs propres conditions extrémistes.

Par ailleurs, Obama a rendu hommage à la Jordanie en raison de « son rôle constructif dans l’entraînement des forces de sécurité palestiniennes et dans l’entretien de ses bonnes relations avec Israël – ce qui contraste de manière frappante avec le refus américano-israélien de traiter avec le gouvernement palestinien démocratiquement élu, tout en punissant sauvagement les Palestiniens pour avoir élu ledit gouvernement pour des motifs qui, comme nous l’avons noté, ne soutiennent pas un simple examen de quelques secondes.

Il est vrai que la Jordanie s’est jointe aux Etats-Unis dans l’armement et l’entraînement des forces palestiniennes de sécurité, afin qu’elles soient en mesure d’interdire toute manifestation de soutien aux malheureuses victimes de l’agression américano-israélienne contre Gaza, et aussi en arrêtant des partisans du Hamas et l’éminent journaliste Khaled Amayréh, tout en montant de toutes pièces leurs propres manifestations de soutien à Abbas et au Fatah, dans lesquelles « la plupart des participants étaient des fonctionnaires et des écoliers ayant reçu de l’Autorité palestinienne l’ordre expresse d’y participer », d’après le quotidien Jerusalem Post. Cela, oui, d’accord : c’est le genre de démocratie qui est à notre goût…

Obama a fait un autre commentaire lourd de sens : « Dans le cadre d’un cessez-le-feu à long-terme, les points de passage à travers la frontière de Gaza devront être ouverts afin de permettre le passage des aides et des marchandises, avec un régime de surveillance adéquat… » Bien entendu, il s’est bien gardé de mentionner que les Etats-Unis et Israël avaient rejeté un accord quasi similaire après les élections de janvier 2006 et qu’Israël n’avait jamais respecté par le passé des accords du même type à ses frontières.

On notera aussi l’absence totale de réaction à l’annonce par Israël de son rejet de l’accord de cessez-le-feu, rendant du même coup toute perspective que ledit accord soit « de longue durée » inutile. Comme cela a été immédiatement rapporté par la presse, « le Ministre israélien Binyamin Ben-Eliezer, qui assiste aux délibérations du Conseil des ministres en matière sécuritaire, a déclaré à la Radio de l’Armée, mercredi, qu’Israël ne laisserait pas les points de passage vers Gaza rouvrir sans qu’ait été au préalable conclu un marché en vue de la libération de Gilad Shalit, ce soldat israélien prisonnier du groupe islamiste depuis 2006 (Financial Times, 23 janvier).

« En début de semaine, la ministre israélienne des Affaires étrangères Tzipi Livni a déclaré que des progrès en matière de libération du caporal Shalit seraient un préalable à l’ouverture des postes frontière restés fermés, la plupart du temps, depuis que le Hamas avait arraché le contrôle de la bande de Gaza à l’Autorité palestinienne, en 2007 » (Christian Science Monitor, 23 janvier) ; « un responsable israélien a déclaré que des conditions très dures seraient mises à toute levée du blocus, qu’il a conditionnée elle-même à la libération de Gilad Shalit » [Financial Times, 23 janvier]. ; entre bien d’autres éléments.

La captivité de Shalit est une question prééminente en Occident : c’est là une énième « preuve » du caractère criminel du Hamas. Quoi que l’on puisse en penser, il est incontestable que la capture d’un militaire d’une année d’agression est un crime bien moindre que la capture de civils telle que la pratiquait exactement la veille l’armée israélienne, qui avait fait prisonniers deux frères qu’elle avait ensuite exfiltrés à travers la frontière, après quoi ils avaient disparu dans un camp d’emprisonnement israélien.

Contrairement au cas beaucoup moins grave de Shalit, ce crime a pratiquement été passé sous silence, et il a fini par être oublié, en même temps que la pratique sur une base régulière, par Israël, depuis des décennies, du kidnapping de civils au Liban et en haute mer, suivie de leur dispersion dans diverses prisons israéliennes, où ils sont bien souvent maintenus prisonniers durant des années, en tant qu’otages. Mais la capture de Shalit, elle, c’est autre chose : elle interdit la conclusion d’un cessez-le-feu !

Le discours d’Obama, au département d’Etat, consacré au Moyen-Orient, se poursuivit avec « la situation en train de se dégrader en Afghanistan et au Pakistan… (deux pays qui sont) le front central de notre lutte constante contre le terrorisme et l’extrémisme ». Quelques heures plus tard, des avions de guerre américains attaquaient un hameau principalement peuplé de bergers. Des femmes et des enfants figurent parmi les vingt-deux tués, ont-ils indiqué, d’après Hamididan Abdul Rahmazai, le chef du conseil provincial. » (Los Angeles Times, 24 janvier).

Le premier message qu’adressa Karzai, le président afghan, à Obama, après son élection, en novembre, fut une exhortation à arrêter les bombardements contre des civils afghans, une exhortation qu’il réitéra quelques heures avant qu’Obama ne prête serment. Cela fut considéré comme un appel significatif de Karzai au départ [de l'Afghanistan] des forces américaines et des autres forces armées étrangères. Les riches et les puissants ont leurs « responsabilités ». Parmi celles-ci, a écrit le New York Times, il y a celle d’ « assurer la sécurité » dans le sud de l’Afghanistan, un pays où « les insurgés sont formés sur place et auto-entretenus ». Air connu. Cela ressemble mot pour mot à ce que l’on pouvait lire dans la Pravda, dans les années 1980. Par exemple…

Par Tariq Ramadan

La quasi unanimité des nations du monde a salué avec ferveur l’élection de Barack Obama aux Etats-Unis. Les huit années sombres de l’administration Bush allaient enfin se terminer et Obama allait enfin nous réconcilier avec les valeurs démocratiques, une politique intelligente, raisonnable et ouverte. Les premières décisions ont répondu aux attentes : annonce du retrait volontariste et programmé d’Iraq, fermeture de Guantanamo dans l’année, cessation immédiate des « extraditions extraordinaires » (extraordinary renditions) et clôture des centres de détention et de torture à travers le monde. La rupture avec les mensonges et l’instrumentalisation de la peur de l’ère Bush semble bien consommée. Il faut s’en réjouir.

Nous l’avons dit, il ne faut pas être naïfs cependant. Barack Obama ne vient pas de nulle part et toutes les forces politiques, économiques et médiatiques qui ont contribué à son élection (des millions de dollars investis dans la campagne électorale jusqu’au façonnement de son image publique) ont bien compris que les Etats-Unis avaient besoin d’une rupture, d’un changement de politique et d’image sur la scène internationale. Il y a, dans l’élection de Obama, quelque chose qui tient aussi de ce qu’en anglais on appelle « pr exercice », une « opération de relation publique » de nature globale et internationale. La question cruciale demeure de savoir si c’est l’enveloppe seule qui sera colorée d’une nouvelle façon ou si nous allons assister à une vraie nouvelle politique américaine. On compare parfois Obama à Kennedy ou à Clinton : n’oublions pas les conséquences dramatiques, et parfois inhumaines, de certaines décisions prises par ces figures apparemment « positives » de la présidence américaine. Le blocus contre l’Irak, décidé par Clinton et son administration, a par exemple provoqué la mort de centaine de milliers de civils innocents : plus que la terreur de Saddam Hussein lui-même et un nombre sans doute équivalent à l’invasion militaire décidée par Georges W. Bush. L’image médiatique policée n’est de loin pas la garantie d’une politique juste, équilibrée, plus « éthique » pour reprendre le terme de Obama lui-même. Loin des caméras, dans des salons feutrés de Washington, de sales décisions ont été prises et continueront sans doute à l’être. Alors qu’il n’était encore que le « président élu », Obama avait lourdement condamné les attentats terroristes en Inde mais il est resté lourdement silencieux lors de l’offensive désastreuse de Gaza : elle fut présentée comme une « guerre », on sait aujourd’hui qu’il s’est agi d’un massacre. Les experts et les médecins parlent désormais et les Nations Unies considèrent de plus en plus qu’il s’est souvent agi de « crimes de guerre » caractérisés. Silence du côté de Washington.

Nous savons que les Etats-Unis sont dans une situation économique, politique (et idéologique de surcroît), particulièrement difficile. Elle doit, pour se sauver, se libérer de son arrogance et de son unilatéralisme alors même que sa survie économique passe par l’imposition à autrui de ses règles et de ses décisions. La quadrature du cercle. C’est en connaissant et en identifiant ces difficultés et ces besoins que les pays européens devraient jouer un rôle plus clair dans la redisposition des forces et des équilibres politiques et économiques internationaux. La crise économique globale nous a convaincus que les Etats-Unis étaient bien plus préoccupés par la Chine que par l’Europe (qu’elle semble considéré comme un acteur de seconde catégorie désormais dans les chantiers économiques mais également politiques). La force montante de l’activisme européen, sous la figure de Nicolas Sarkozy, n’a pas à les inquiéter puisque celle-ci se positionne clairement dans le suivisme vis-à-vis des Etats-Unis.

Or, c’est le contraire que nous devrions espérer et voir se concrétiser. Comme le rappelait l’ancien Premier Ministre néerlandais, Ruud Lubbers, il faut que l’Europe cesse d’espérer des changements des Etats-Unis tout en restant passive. L’Union européenne doit déterminer une ligne, s’engager pleinement sur la scène internationale, s’imposer dans une attitude autre que celle du spectateur. Connaissant les besoins et les difficultés des Etats-Unis au moment du changement d’administration, une rupture est également nécessaire sur le Vieux continent. L’Europe politique, intellectuelle et idéologique doit opérer sa révolution intellectuelle : sans ce réveil, Obama ou pas, rien ne changera.

Tirer parti de la faiblesse actuelle des Etats-Unis non pas pour essayer de dominer mais pour prendre conscience de sa propre force, de ses propres ressources et de son réel potentiel. Au lieu d’entamer encore et encore, la rengaine de la sécurité, de l’immigration, d’une politique méditerranéenne fondamentalement biaisée et d’un positionnement frileux et lâche au Moyen-Orient, il importe que des voies nouvelles se fassent entendre en Europe qui défendent une autre politique intérieure et internationale. Plutôt que d’attendre les ajustements strictement structurels des Etats-Unis en matière d’économie, il serait bon que l’Europe commence une vraie politique économique multipolaire en diversifiant ses partenaires et repense les fondements mêmes de ses choix éthiques en la matière. Les voix européennes qui se réjouissent de l’élection de Obama pour donner un nouveau crédit à leur volonté de s’aligner à leurs choix ne font du bien ni à l’Europe ni aux Etats-Unis : derrière les effets de manche, ils nous trompent et nous proposent les mêmes crises, les mêmes scandales, les mêmes horreurs derrière des mises en scène formelles et médiatiques.

La société civile doit rester vigilante. Il nous appartient, à nous, citoyens européens, d’observer ces évolutions politiques et idéologiques et de pousser nos instances politiques à un engagement plus courageux. Réconcilier nos politiciens avec la politique et l’éthique n’est pas une mince affaire : nous avons le devoir de parler, d’être critiques et de dénoncer les mensonges : sur l’économie des nantis, le traitement inhumain des immigrés, les injustices sociales, la politique internationale avec le rôle catastrophique des Etats-Unis et la complicité inacceptable de nos Etats européens. C’est notre devoir citoyen et éthique. Il n’y aura de nouvelle Amérique, avec Obama, que s’il est une nouvelle Europe. Nous aurons ce que nous méritons.

Par Asmaa Ibnouzahir, Présence Musulmane

507975200_ae5e2daa6b_o1948, une naissance. Le début d’une vie. Une vie qui s’est construite sur le projet de disparition d’une autre. Expropriations, déportations, destructions de maisons, d’oliviers et de champs, viols, massacres. Tout était légitime pour vider ce qui sera le berceau de ce nouveauné.

Ce bébé se développera vite et deviendra aussitôt un adolescent, puis un adulte fort, mais toujours protégé par son papa adoptif, les Etats-Unis. Comme pour tout parent, l’amour inconditionnel porté à l’enfant peut facilement mener à la surprotection aveugle. Mais soit !

Le prix à payer n’est pas très cher…quelques vies humaines ! Enfants, femmes, hommes, chrétiens, musulmans…arabes.

Soixante ans, des milliers de vies perdues et d’enfants traumatisés plus tard, on assiste à une reprise du spectacle mettant en scène l’enfant devenu un adulte voyou, son parent toujours aussi amoureux et des centaines de spectateurs. Ceux-ci observent, « tiraillés » entre leur support au puissant « Papa du monde » et ce pour quoi ils se sont mis un jour d’accord…ledroit international. Mais, les minutes, les jours, les années passent, les spectateurs attendent avec impatience. Peut-être l’entracte leur permettra-t-elle d’espérer que ce théâtre tire à sa fin, afin de leur éviter tout ce dérangement et, surtout, ce « déchirement » psychologique.

Puis, le rideau se lève de nouveau. Vingt jours successifs de massacres, tueries aveugles, tirs bien ciblés, c’est-à-dire visant des civils. Les Palestiniens doivent apprendre leur leçon.  Aux prochaines élections, ils y penseront deux fois avant de cocher la petite case de leur parti favori. Telle est la leçon que notre acteur principal voulait donner aux figurants ! La violence n’est-elle pas de nos jours un moyen favori pour apprendre aux peuples « non-civilisés» la « bonne démocratie » ! Il faut éduquer les Palestiniens. Et quoi de mieux que des chars blindés et des raids aériens pour le faire. A chaque levée du rideau, on préfère ne pas penser que ce spectacle, ce cirque devrait-on dire, a commencé il y a 60 ans. On préfère le vivre au jour le jour. Sinon, le poids serait trop lourd à porter sur notre conscience. 

Soixante ans, c’est trop. Alors, les conséquences sont mêlées aux causes, et on brouille ainsi les consciences.  Le Hamas devient alors la cause de la punition affligée par Israël et non la conséquence de l’occupation. Décidemment, cette pièce nous en rappelle d’autres.

On a assisté à travers les siècles à une série de guerres, de conflits, de colonisations.  Toutes ces pièces avaient comme point commun un oppresseur et un opprimé.  Aux yeux des premiers, les seconds étaient des terroristes (exemples de l’Algérie et la France, l’Irlande et l’Angleterre, les Etats-Unis et le Vietnam, la Palestine et Israël, etc.) Mais, aux yeux du monde, des dizaines d’années plus tard, les opprimés étaient de braves résistants qui refusaient de se plier devant leurs bourreaux. Oui, ils utilisaient tous les moyens à leur disposition, parfois peu légitimes. Oui, il leur arrivait de tuer des innocents.  Mais la haine et la rage alimentées par l’oppression ne mènent pas toujours vers les actions les plus posées etréfléchies. Si nous quittions notre rôle de spectateurs, notre devoir serait alors de tenter de comprendre les motifs de cette résistance, parfois violente, pour éliminer le problème à la source. 

Je dis, parfois violente, car le peuple palestinien résiste depuis 60 ans en restant vivant, en quittant ses demeures quand les forces de l’occupation lui demandent de le faire pour construire le Mur de fer, par exemple. C’est en soi, une résistance non-violente.  Le refus de disparaître de ce peuple est la racine-même de leur résistance.  Les tirs de roquettes qui surviennent de temps en temps sont des explosions de frustration, de raz le bol.  Mais, comme toujours des pertes de vie humaines s’inscrivent dans le chapitre des conséquences.

Ce conflit a fait dire à plusieurs que l’histoire se répète. Occupation de territoires,  ségrégations, droits de propriétés ou droit de circulation basés sur l’ethnie, bantoustans.

L’Afrique du sud au temps de l’Apartheid. Cependant, avant ce dernier conflit, il n’y a pas eu de 11 septembre ! Aujourd’hui, Israël et ses alliés ont bien compris comment exploiter cet évènement qui allait servir d’épouvantail à tous ceux qui oseraient questionner la légitimité de certaines actions des grandes démocraties. Le 11 septembre. Ben Laden. « La haine de la démocratie ». Les musulmans. Surtout les musulmans. Tout musulman dans un territoire occupé ou agressé devient alors un terroriste en puissance et donc une cible légitime pour les défenseurs de la démocratie ! La preuve ? Les chiffres des victimes civiles présentés pourcette dernière offensive israélienne ne comptent pas les hommes ; uniquement les femmes et les enfants. Les hommes armés ou pas, vieux ou jeunes, chrétiens ou musulmans. 

Peu  importe ! Tous de potentiels dangers pour la « seule démocratie du Moyen-Orient.» Ceci se présente comme le prolongement de cette action des plus barbares qu’un jour Ariel Sharon avait commise en entrant dans un camp de réfugiés et en égorgeant plusieurs enfants.  Ils risquaient de devenir de futurs agresseurs du « gardien de la paix au Moyen-Orient.»  Une seule solution : il fallait éliminer le problème à la source !

Aujourd’hui, la trêve a été annoncée. Certains spectateurs applaudissent la bonté de notre acteur principal, sa générosité et son bon sens. Merci Israël d’avoir daigné retenir toute ta puissance et laisser vivre ces pauvres petits survivants. On applaudit. 

Nous sommes encore une fois à l’entracte. Dans les coulisses cependant, c’est la répétition.  Loin des caméras, des spectateurs. Mais, loin des yeux, loin du coeur. Tant que nos médias n’en parlent pas, on ne s’en mêle pas…jusqu’à la prochaine levée du rideau.

Par Shelina Merani, Présence Musulmane

96023935_1eefa4ccf5Un des souvenirs les plus chers de ma jeunesse est celui où je me pelotonne dans mon lit le soir pour lire les mots évocateurs d’Anne Frank. Je plonge dans les pages de son journal tout en pensant qu’elle n’a pas d’amis intimes à qui elle peut se confier. Ses mots s’adressent à moi.

Elle me confie ses pensées les plus secrètes. Elle partage avec moi l’amitié émouvante qu’elle vit avec Peter, ses peurs, sa peine ainsi que ses moments de joie qui rendent plus supportable l’incertitude quotidienne là-haut dans le grenier : l’Annexe, où elle, ainsi que ses parents et sa sœur se cachent des Nazis. 

J’étais moi-même une adolescente qui se débattait dans son « grenier » personnel. Je ne savais pas d’où je venais et je tentais de savoir qui j’étais, mais je ne me sentais plus seule dans ma quête. Anne était avec moi. Le 16 mars 1944, elle écrit : « Ce qu’il y a de bien, c’est que je puisse écrire toutes mes pensées et mes sentiments, sinon j’étoufferais. » 

Des années plus tard alors que je traversais l’Europe sac au dos, me cherchant toujours, j’ai parcouru les rues d’Amsterdam en scrutant la foule dans l’espoir d’y  rencontrer Anne.  

Le souvenir d’Anne s’est ravivé ces derniers jours, depuis l’offensive israélienne contre Gaza. J’imagine les rues désertes, les bombes qui ont tué enfants, mères, pères, frères, sœurs, grands-parents, cousins, êtres chers et amis. Je pense aussi aux adolescentes qui ont tout perdu. Qui les soutiendra tout comme Anne l’a fait pour moi? 

La lutte qu’Anne et sa famille ont menée en Allemagne est celle que mènent les Palestiniens aujourd’hui : un refus clair et inconditionnel de tout racisme; fut-il anti-juif, anti-arabe, anti-chrétien ou anti-musulman. 

Tout comme à l’époque des Nazis, nous retrouvons encore aujourd’hui dans nos sociétés la passivité et l’hypocrisie généralisées qui ont conduit à la mort des millions de Juifs. Qu’il émane des médias ou des gouvernements, un règne de terreur intellectuel entoure cette lutte. 

Nous devrions pourtant savoir. L’histoire ne nous a-t-elle pas enseigné que la couverture médiatique combinée à un manque de transparence a contribué à l’escalade de la machine infernale des Nazis. 

Voici un exemple de distorsion médiatique. On nous fait croire que les milliers de personnes qui descendent manifester dans les rues depuis l’offensive israélienne contre Gaza, sont des musulmans. Ça n’est pas le cas. Ce sont des citoyens de partout dans le monde, refusant ce lavage de cerveau et se mobilisant au nom de l’humanité. Ils protestent pour ceux qui sont morts, ceux qui continuent de souffrir dans la misère la plus absolue et pour ceux qui ont déjà tout perdu.

Et le 4 août 1944, une autre famille perdait tout. Alors que les gens du grenier vaquaient à leurs occupations quotidiennes, on frappa à la porte. Quelqu’un les avait trahis. 

C’est maintenant notre chance. C’est le moment de mettre fin à la trahison dont sont victimes les Palestiniens. Cela ne demande rien de moins qu’un mouvement global tel que le mouvement anti-apartheid en Afrique du sud.  

Ce Mouvement Global de Résistance Non Violente sera la lutte que nous devons entreprendre pour libérer les Palestiniens de leur grenier. C’est un appel au respect de leurs droits humains les plus fondamentaux. 

Et voilà ce qu’Anne aurait souhaité.

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Nos remerciements